Les enténébrés

• Le mood :

Un livre qui mêle l’histoire des femmes d’une famille de générations différentes, abîmées par la Grande Histoire.
Terrible et dévastatrice.
Ou comment la mémoire de l’Histoire se fait écho dans des vies des décennies plus tard.
Tout cela mêlé à un amour que l’on appellera « Supérieur ».


• L’histoire :

Sarah Chiche a obtenu avec Les enténébrés le Prix de la Closerie des Lilas 2019, dont je vous parlais il y a peu.
Et ce n’est pas un hasard… Un livre absolument grandiose dont la construction complexe et les détails historiques se mêlent à la mémoire généalogique assombrie de crimes terribles tout cela pimenté d’une histoire d’amour dévorante !

Alors que les pires horreurs croissent en Europe,
Que les corps des exilés sont recrachés par la mer,
Sarah ; écrivaine et psychologue, se rend en Autriche pour écrire un article sur les réfugiés.
Elle raconte alors les arrêts du coeur.
Les comas des enfants qui meurent de frayeur.
Les mères que l’on violente.
Un monde d’épouvante.

« Nous sommes devenus sourds, en Autriche, à force de nous branler dans des concerts pour vieillards, dans des expositions de peintres morts. »

Fatiguée, elle prendre congés dans un musée.
C’est alors, qu’en scrutant un Vermeer,
Elle rencontre Richard K.
Lorsqu’elle se sent aimée froidement par Paul,
Son mari médecin…

Richard K. est un musicien virtuose.

« Je le vois rentrer sous sa peau et se déserter pour ne laisser qu’un costume noir flottant sur la chaise. »

Sans le savoir, il a sauvé Sara il y a des années de cela.
Tous deux souffrent du même mal
Qui les unira en enfer.
La négation de soi.

« Il me regarde, assez surpris. Je lui dis que je parle, dans un petit livre que j’ai écrit sur la mélancolie dans Le livre de l’intranquilité de Fernando Pessoa, de ce qu’est la négation de soi, la certitude que tout est incertain, les objets du monde comme cette fiction que l’on appelle le moi. »

Je brûle de cette rencontre en la lisant.
Comment deux êtres peuvent-ils ainsi se reconnaître ?
Savoir de manière animale ce qui les habite ?
Ce qui les déserte aussi parfois ?

« Nos yeux se rencontrent. La pensée me traverse de me défenestrer tout de suite pour nous épargner d’avoir à vivre la joie dévastatrice des années qui viendront. »

Sarah doit partir de Vienne car sa mère est hospitalisée.
Elle raconte pourtant à Richard le lourd passé de sa famille.
Le grand-père déporté.
La férocité de la vie qui vous somme de la conserver à chaque épreuve.
Raconter, comme pour enrayer cette malédiction à laquelle elle est enchaînée.

Un grand-père déporté qui proféra plus tard
des atrocités sur des enfants en Côte d’Ivoire.
L’histoire, la vraie, de sa propre mère au milieu des mensonges.
Une vérité que l’on déplace comme un meuble.
Cette mère qui a déserté son corps depuis la perte de son mari.
Qui n’entendait plus le monde lui hurler de vivre.

Les souvenirs ressurgissent
Être appelée chaque fois vers cette fenêtre.
Vouloir l’enjamber…
Se rappeler qu’écrire est la mission d’une vie.
Que mourir peut encore attendre,
Pas les mots.
Sinon à quoi bon alors ?

« Souvent, il n’y a plus de mots pour dire les choses. Tout simplement parce que jamais nos mots ne peuvent dire exactement les pages inscrites en nous et que tenter de peindre la suffocante beauté du monde aboutit nécessairement à une expérience grotesque, comique, imparfaite et ratée. »

Et si l’amour pouvait tout sauver,
En même temps qu’il peut tout rafler.
Une passion qui grandit au milieu de la haine et des attentats.
Trouver refuge en l’autre.

« Je tourne le dos à ce monde en lambeaux et trouve refuge dans l’amour de vous. »

Se laisser dévaster par un amour plus grand que soi.

« Dévastés que les limites de nos corps nous empêchent de pénétrer encore plus profondément l’un dans l’autre. »

Puis le souvenir qui frappe.
Les coups qui résonnent encore sur le dos de l’enfant.
Ce bruit que l’on n’oublie jamais.
Le bruit sourd qui décroche les poumons.

« Mais c’est ainsi, enfant, que je les fis grandir an moi, alors que mon père était déjà mort et ma mère morte à elle-même, et que je pus garder en moi, intacte, la possibilité de les aimer et de croire en eux (…) »

Au milieu des fantômes de l’Histoire, les coeurs des amants se perdent.
Sara et Paul, Paul et Richard, Richard et Sara et Richard et sa femme


• L’extrait :

« Nous travaillons souvent côte à côte. Nous prenons soin l’un de l’autre avec la même dévotion et la même ferveur. Car nous sommes un seul et même paysage, que nous arpentons, vide de nous-mêmes et emplis de l’autre. »


• Mon avis :

Un roman absolument grandiose, une auto-fiction dont le personnage principal porte le nom de son auteure.
On s’y sent par moment perdu, tant le récit est dense, les éléments historiques importants.

Mais chaque détail compte.
Comme une preuve qu’une mémoire bien antérieure à la nôtre coule dans nos veines.
Détermine nos vies, nos choix, ce qui se répète sans que l’on puisse en couper le fil.
Alors, seulement peut-être, l’écriture peut venir étouffer ce qui se perpétue.

Un cri de l’âme, un cri d’Histoire qui dit tant de choses tues.
Une langue absolument incroyable pour raconter l’amour, les arts, l’indicible et l’effroyable.
Une langue qui dit que l’amour n’est pas toujours que vérité.

Un livre qui pose cette question immense :

« (…)mais de quoi sommes-nous la faute ? »


• L’auteure :

Sarah Chiche

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Photo du site Babelio

 

*Sarah Chiche est écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste.

La mélancolie est « le cœur littéraire » de son écriture et « un enjeu intellectuel et professionnel ». Elle l’a explorée dans « Personne(s) », publié aux éditions Cécile Defaut en 2013, « méditation sur la mélancolie, le deuil, l’écriture et l’existence » à partir du Livre de l’intranquillité, de Bernardo Soarès, le semi-hétéronyme de Fernando Pessoa.

Elle la questionne dans « Le diable dans la peau », sa préface à un diptyque composé pour les éditions Payot, et rassemblant La Peau de Chagrin d’Honoré de Balzac et Un cas de névrose démoniaque au XVIIe siècle de Sigmund Freud. On lui doit également « Éloge de l’égarement », une préface à une traduction inédite des Trois essais sur la théorie sexuelle de Sigmund Freud, où elle propose une relecture de Freud, à la lumière de La Pianiste d’Elfriede Jelinek et du Clèves de Marie Darrieussecq, et « Éloge de la dévoration », une préface à une nouvelle traduction de La Confusion des sentiments de Stefan Zweig.
En 2015, Ethique du Mikado, son essai sur la question du mal dans le cinéma de Michael Haneke, paru aux PUF dans la collection « Perspectives critiques », bénéficie d’un accueil enthousiaste de la presse. Elle s’emploie à y « démonter les mécanismes de la machinerie du cinéma de Michael Haneke, les rouages de son univers fantasmatique, la logique interne de ses films, leurs références revendiquées ou inconscientes, leurs soubassements. »
Découpé en soixante et onze fragments, comme un écho à l’un des films du cinéaste, « 71 fragments d’une chronologie du hasard », Ethique du Mikado se propose de réfléchir à la manière dont les images du cinéma peuvent nous servir d’école morale, et comment la confrontation à la mise en scène d’un mal radical pour lequel nous sommes tous potentiellement disponibles, non pas en tant que victimes, mais bien en tant qu’agents, peut paradoxalement nous inciter à agir mieux que bien.
Elle fait une apparition dans le film de Michael Haneke, Happy end.
Sarah Chiche a également publié, plus jeune, deux romans aux éditions Grasset. L’inachevé, en 2008, pour lequel Le Monde des livres a parlé « d’écriture sous électrochocs », et L’emprise, en 2010.
Elle écrit régulièrement pour Le Cercle Psy et Le Magazine littéraire.
Diplômée de l’Université Paris-Diderot, elle exerce en tant que psychologue clinicienne et psychanalyste à Paris.

(*Source : Babelio)

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