Qui vive

• Le mood :

Un livre qui interroge le souvenir, qui rapièce le temps et ces instants perdus.
À lire pour tous ceux à qui le passé murmure, les nostalgiques et les heureux.


• L’histoire :

Il y a des cadeaux qui surgissent au bon moment dans la vie.
Jérôme aka @theobaldino m’a offert Qui vive.
Je suis de celles qui tranchent.
Je me retourne peu.
Mais avec les années, des sursauts nostalgiques m’assaillent parfois.
Cette angoisse qui me soulève comme un amant,
Me colle au mur, me prend au corps et me dit que tout passe si vite…
Alors je caresse mes souvenirs, j’en prends soin.

Mais la mémoire nous trahit-elle ?
Et puis qu’est-ce que se souvenir ?
Transforme-t-on nos souvenirs parfois ?
Nous en vole-t-on certains ?
En empreinte-t-on à d’autres ?
Comment reconstituer ce qui a été, sans l’abîmer ?
Quand seulement quelques bribes de nos vies s’entremêlent pour ne donner qu’une vague idée grossière de ce qu’elle a été.
Effaçant chaque instantané.

Vieillir est-il forcément synonyme de perte ?
Là où je ne regardais que peu du côté de la mort avant,
Depuis quelque temps je m’interroge beaucoup.
Que reste-t-il de nous après ?

C’est de cela que parle Qui vive.
Le narrateur se remémore le moment où il appris la mort d’Alain.
Le grand ami de son père.

« Qu’importe que cela soit vrai puisque j’y crois et je ne peux qu’y croire. »

Tous deux à l’époque se retrouvaient dans un bar,
Laissant sa mère à la maison, préservant ces instants entre hommes.
Deux gamins jouant aux adultes et se retrouvant pour psychanalyser leur vie.

« Je me vois encore marchant à bon pas, mon père ayant toujours considéré le trajet comme le comblement d’une distance, non comme un plaisir. »

Le narrateur raconte Alain, cet homme qu’il admirait follement.
Et tente de rassembler chaque morceau
De ces instants avec son père auxquels il a assisté.
Dans l’ombre de celui qui n’était que le fils.
Et qui aurait voulu être tellement plus.

« Chez toi, la déchéance était une ascension — vers l’éther de l’esprit. Tu t’amenuisais vers le ciel. »

On sent poindre cette admiration et cette jalousie contenue.
L’ami de son père qui enseignait l’économie aux jeunes lycéens
Et lui qui n’avait droit qu’au privilège du tutoiement du fils de l’ami.

« Sur toi, Alain, tu n’avais d’autres effets qu’un bouquin estropié et quelques bouts de papier, comme en ont seuls les clochards et les monomanes. »

L’ombre du père, non pas kafkaïenne mais pesante.
Celle qui n’autorise pas à exister seul, plein de soi et d’assurance.

Son père un jour se perd en mer
Et alors que sa mère le pleure, lui, le fils l’enterre.
Rêvant déjà du drame qui l’élèverait au rang de star devant ses camarades.
J’ai ri.

« Et moi, Alain, il me semblait que la famille était toujours liée à l’oubli. Et qu’il ne pouvait en être autrement. Ma famille, je ne l’avais pas en héritage. Elle me pesait, m’incombait. »

Alors boire. Réveiller les morts.
Révéler les cendres de la mémoire.
Cet adolescent se demandant comment exister, briller.
Le narrateur s’amuse à redorer ce qui n’est plus.
Transformer ce qu’il souhaite.

« Finis, Alain, finis, ton monde et mon enfance, le monde de l’enfance. Finis, anéantis. Béats, d’aucuns affirment que la perspective de la fin pourrait être une clause voluptueuse : quitte à mourir, autant jouir, autant choyer le temps que nous n’avons pas. Mais comment ne pas pleurer celui que nous n’avons plus ? »

Une mémoire comme un rendez-vous.
Garder les instants à jamais.
Refuser d’inventorier les photos passées.
Lutter pour retenir le temps.

Si tout consigner prend plus de temps que de vivre ces moments,
Alors la fuite du temps est inéluctable.
Je suis étonnée du refus, de la lutte incroyable que mène le narrateur.
Je m’émeus en y voyant sans aucun doute la peur incompressible d’une vie se délitant, d’une mort que l’on ne trompe pas.

Et si de sa mémoire Colin Lemoine racontait notre monde abîmé ?
Qui tue la ponctuation, l’orthographe l’élégance, l’errance et le temps ?
Que reste-t-il de ce qui a été ?
Qu’en garde-t-on ?

« D’un souvenir, nous sommes moins les propriétaires que les locataires. »


• L’extrait :

« Ton visage éclaté, en l’absence de faits et d’indices, puis-je en recoller les morceaux, en suturer la vérité ? »


• Mon avis :

J’aime me demander ce qu’il me reste de ma lecture en refermant un livre.
Ici c’était cette peur commune et rassurante de la mort.
Ces lieux perdus, oubliés laissés là près du passé.
Un livre qui pose des questions dont je me sens proche.
Appartenons-nous au souvenir ou est-ce le souvenir qui nous appartient ?

Dans une langue superbe et littéraire Colin Lemoine nourrit et embaume les souvenirs clairsemés d’un enfant qui rapièce le temps de ses longues observations d’alors.

À lire pour tous ceux à qui le passé murmure, les nostalgiques et les heureux.
Parce que pour être nostalgique…il faut bien avoir été heureux non ?


• L’auteure :

Colin Lemoine

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*Colin Lemoine est historien de l’art. il rédige une maîtrise sur le « Retour à la figure chez Giacometti » puis un DEA, à l’Université de Paris IV-Sorbonne, sur « La modernité de Bourdelle à travers ses rapports avec le symbolisme et ses environs » Après avoir engagé une thèse à l’Université Paris IV-Sorbonne sur la modernité de Bourdelle, il a intégré l’Institut National d’Histoire de l’Art, en tant que chargé d’études et de recherche (2002-2004), puis le musée Bourdelle, où il est responsable des sculptures, qu’il étudie, expose, publie, inventorie et authentifie.

Spécialiste de sculpture, il s’intéresse aux avant-gardes comme aux arrière-gardes, aux modernes comme aux anti-modernes, aux avant-scènes comme aux coulisses, aux latitudes éloignées comme aux tropismes oubliés (Scandinavie, Europe de l’Est). Il a consacré de nombreux articles et ouvrages à Alberto Giacometti, Antoine Bourdelle, Auguste Rodin ou Henri Focillon (Gallimard, Hazan, Somogy, Presses Universitaires de France, Robert Laffon).

Attentif à l’histoire des idées et aux collusions disciplinaires (Dictionnaire de la mort, Dictionnaire de la pornographie), il a assumé plusieurs commissariats d’expositions (France, Roumanie, Japon, Maroc) et est intervenu lors de multiples colloques internationaux, aussi bien en Italie et en Allemagne qu’au Canada ou en Suède.

Il s’intéresse tout spécifiquement aux potentialités offertes par la diffusion de l’histoire de l’art, que celle-ci soit télévisuelle, écrite ou radiophonique. Il est ainsi contributeur régulier auprès de supports variés (Le Monde, Le Plus, The Huffington Post), préfacier sporadique et traducteur occasionnel. Il est également conseiller éditorial et consultant artistique pour des manifestations d’art contemporain.

(*Source : Babelio)


• Références :

  • Qui vive
  • Auteur : Colin Lemoine
  • Maison d’édition : Éditions Gallimard
  • Date de publication : 03.01.2019

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