Tenir jusqu’à l’aube

• Le mood :

Un récit poignant et féroce sur la famille contemporaine ; plus précisément ici, sur l’abandon d’une mère qui élève seule son fils. Future ou jeune maman, rien ne nous est épargné. Mais c’est beau et d’une justesse folle.


• L’histoire :

Tenir.
Comment tenir debout lorsqu’il nous manque un membre ?
Ici le père. Figure lâche et abandonniste.
Aucun nom dans ce livre.
Le visage de la femme, de la mère est celui de toutes les femmes.

Le texte fait renaître en moi cette peur terrible.
Alors je m’imagine. Et si j’étais elle.
Mère solo. Évanouie la femme qui m’habitait.
Échappé, le temps que je conservais.

S’enfuir un soir.
Un instant rien qu’à soi pendant que l’enfant dort.
Sortir. Juste quelques minutes.
Marcher. Écouter la vie, le bruit des rues, des gens.

Lutter contre soi, sans cesse.
Cette solitude collée au corps.
Attendre depuis deux heures chez le médecin.
L’enfant qui s’impatiente.
Rester calme.
Le pédiatre qui accuse l’inquiétude de la mère.

Un con. Comme il y en a tant.
Ceux qui jugent du haut de leur ignorance.
S’excuser de tout. Même d’exister.
L’enfant qui réclame la présence.
Comme pour se rassurer de son existence constante.

Se retrouver seule face à un chauffage qui fuit.
Personne sur qui compter.
Soi comme unique remède à tout.
Parler aux autres c’est passer sur le banc des accusés.
Des mères usées et indignes.

« Vous l’avez voulu l’égalité ! »

Se taire. Tenir.

« Réagir au plus vite. Mais d’abord trouver une solution de garde pour l’enfant. Sortir de cette dissolution des jours et des nuits. »

Le voir dormir. Imaginer le pire en tenant cet oreiller.

« Elle pourrait couvrir le visage aussi. L’enfant ne sentirait rien, il étoufferait lentement. Elle caresse la joue si lisse, la peau toute neuve. Je t’aime mon amour, dors bien. »

Finir sur Google comme des milliers de mères à taper « mère en galère »
Se prendre les portes des institutions sociales.
Se retrouver plantée là. Par le mec. Le père. Le médecin. Les aides sociales.

La solitude qui effraie. Comme un poison qui pourrait contaminer.
Vous devenez le virus à éviter.
L’isolement.
Comme si elle l’avait voulu, elle, d’être abandonnée…

Puis des jours heureux qui sentent le chocolat chaud.
La musique et les danses du soir.
Presque heureux.
L’absence qui berce les nuits de l’enfant.

« Car le droit de visite et d’hébergement, comme son nom l’indiquait, n’était qu’un droit, en aucun cas un devoir. Rien n’obligeait un parent à voir son enfant. C’était une forme légale d’abandon (…) »

Ce désir de fuite, toujours plus fort.
Comme la chèvre de Monsieur Seguin.
L’enfant comprend-t-il ?

Le protéger quoi qu’il arrive.
Tenir, jusqu’à l’aube.
Mais combien de temps encore ?


• L’extrait :

« On présente la solo comme une battante, la super-woman des années 80 s’est dotée d’un nouveau pouvoir, en plus de travailler et de rester jeune, elle élève ses enfants elle-même. Elle est libre, totalement libre cette fois. De quoi se plaint-elle ? La solo a parfois poussé le bouchon jusqu’à faire un bébé toute seule, c’est son choix, son problème, elle n’a qu’à assumer et bien se tenir. »


• Mon avis :

Ce roman de Carole fives m’a littéralement mis KO.
C’est un coup de cœur qui éclabousse.
Un portrait de la famille contemporaine d’une rare finesse.
Une construction d’une justesse incroyable.
Pas de nom pour l’enfant, pas de nom pour la mère. Les personnages sont les témoins de nos vies.
Le texte est parsemé des recherches de la mère sur Google, des conversations de mères perdues sur les forums et qui recherchent un semblant d’aide auprès d’inconnues.
Être lue. Être comprise. Entendue.

En toile de fond, cette histoire que nous connaissons tous.
La chèvre de monsieur Seguin. La lutte avec le loup, son désir de fuite.

Un livre qui se lit d’un souffle.
Un livre qui crie la vie, ces maux que l’on tait encore trop.
Le déclassement par l’abandon.
L’abandon de tous. Rien n’est fait pour les famille monoparentale.

Et personne n’est à l’abri.
Je n’ai pas encore d’enfant. Et ce livre m’a renvoyée très fortement à cette peur de l’abandon.
À cette peur de voir disparaître la femme que je suis au profit de la mère.
Tout n’est pas rose, non.
À la fin de ma lecture, j’en parle à ma propre mère. Son expérience, ses sentiments.
Et pourtant ce n’était pas une mère solo.
Si le fait d’avoir un enfant semble une expérience absolument magnifique, se retrouver seule avec un enfant relève du combat quotidien.
Alors oui, on parle de mère courage. Comme si cela revêtait une formule péjorative qui effraie par sa réalité.
Pourtant c’est ça, et je suis admirative de celles qui tiennent debout.
Chaque jour.


• L’auteur :

Carole Fives

carole.jpg

*Carole Fives est une écrivaine-portraitiste-vidéaste, chroniqueuse d’art, plasticienne.
Après une licence de philosophie à l’Université Toulouse Le Mirail et un master d’arts plastiques, elle obtient le diplôme national supérieur d’expression plastique de l’école des beaux-arts de Toulouse.

Elle a commencé à écrire pour expliquer son travail de peintre et depuis elle n’a plus arrêté.
Après un passage par Paris, Bruxelles et Lille Carole Fives vit à Lyon et partage son temps entre les arts plastiques et la littérature.

Pour « Quand nous serons heureux », elle a reçu le Prix Technikart 2009, présidé par Alain Mabanckou. Elle est lauréate de la fondation Mac Dowell, New Hampshire, États-Unis, en 2013.

Site de l’auteure :
http://carolefives.free.fr/

*Source : Babelio


• Références :

  • Tenir jusqu’à l’aube
  • Auteur : Carole Fives
  • Maison d’édition : L’arbalète Gallimard
  • Date de publication : 16 août 2018

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