Lire aux cabinets

• Le mood :

Deux essais grinçants sur la lecture qui s’inscrivent en plein mouvement post-moderniste, servis sur fond de parodie de l’américain moyen des années 50. Mais également une réflexion juste et brillante sur l’acte de lire, son sens et ce qu’il apporte dans nos vies.


L’histoire :

Un livre court composé de deux essais sur la lecture.

Le premier essai : « Ils étaient vivants et ils m’ont parlé. »
Dans lequel l’auteur érige sa propre vision constitutionnelle de la lecture.
Souvent moralisateur, toujours impertinent, mais plutôt brillant même si grinçant !

« Un des premiers souvenirs que j’associe à la lecture, c’est celui des efforts que j’ai dû faire pour me procurer des livres. Et encore, qu’on ne s’y trompe pas, pas pour m’en assurer la possession, mais seulement pour mettre la main dessus. »

Miller prône l’anti-possession.

La transmission à tout prix.
Tout comme la lecture à outrance.
Forme de possession intellectuelle.
Il pense que ne vaut d’être lu que ce qui nous est réellement vital.
Le reste n’étant que perte de temps et oubli assuré.
Et il n’hésite pas à vous citer les auteurs à garder et ceux qu’il ne lira jamais !

Il évoque les annotations sur les livres.
Ce qu’elle disent de nous avec les années qui passent.
Je n’annote jamais mes livres, mais je corne les pages,
Et j’adore réouvrir mes livres pour retrouver les passages que j’avais aimé,
Ça marque souvent une période, un état d’esprit particulier.
Pas vous ?


« À cette époque, les livres interdits aux jeunes lecteurs étaient marqués d’étoiles, une, deux ou trois selon le degré d’immoralité qu’on leur attribuait. Je crois bien sue ce procédé est toujours en vigueur. Je l’espère, car je ne connais rien de mieux calculé pour exciter l’appétit que ce système stupide de classification et d’interdiction. »

Il s’insurge sur le puritanisme délirant de la société américaine des années 50.
On a du mal à s’imaginer aujourd’hui le degré de censure de l’époque,
Étant donné que nos gosses connaissent presque Youporn avant d’apprendre à lire…

Puis on retrouve l’idée de Proust qui dans son essai « Sur la lecture », exposait le livre comme étant son compagnon le plus valeureux.
Miller la développe à son tour en ajoutant l’élément de transmission, d’enrichissement mutuel lorsque nous partageons notre lecture, comme ici sur bookstagram 🙂


« Un livre n’est pas seulement un ami, il vous aide à en acquérir de nouveaux. Quand vous vous êtes nourri l’esprit et l’âme d’un livre, vus vous êtes enrichi. Mais vous l’êtes trois fois plus quand vous le transmettez ensuite à autrui. »



Pourtant il s’afflige du manque de chef-d’oeuvres dans la littérature.
Se moque ouvertement des écrivains qu’il range dans la catégorie des assommoirs.

Et l’humour ! Parlons-en.
Tentez de trouver un rayon romans humoristiques vous…
Voilà, c’est bien ce qu’on vous disait !
Dès vos 5 ans et les contes pour enfants vous avez le droit de déprimer et d’écouter la cruauté d’un monde qui veut vous avaler tout entier.


« Quand on se rend compte de la prodigieuse évolution que l’on subit au cours d’une vie, on en vient à se demander « La vie cesse-t-elle avec la mort du corps ? (…) » »

En revanche pour la vision d’égalité homme / femme on repassera hein…
Un petit passage pépite dans lequel il s’étonne qu’une anglaise, qui plus est une femme ait pu écrire une oeuvre pareille.
Je vous le donne en mille, il parle d’Emile Brontë.
Bon, il avoue son erreur, mais on grince des dents !

Puis vient l’essai « Lire aux Cabinets » (que j’ai trouvé moins intéressant que le premier).
Je ne sais pas s’il vous arrive de lire aux toilettes (impossible de mon côté),
Mais pour vous poser le décor, Miller n’en fait pas l’éloge, c’est plutôt tout le contraire.
Si on suit son raisonnement, on le comprend :

« Je suis sûr qu’aucun auteur, fût-il mort, n’est flatté de voir son œuvre associée au système d’évacuation. Les oeuvres scatologiques elles-mêmes ne peuvent être pleinement appréciées au water-closet. Il faut être un ardent coprophile pour tirer le meilleur parti d’une telle situation. »



Si Miller s’est fait viré pour avoir lu Nietzsche plutôt que de remplir le catalogue des ventes,
Il n’épargnera pas ici la mère de famille qui se réfugie aux toilettes pour lire ce qu’il décrit comme des torchons.
Il les blâment de se plaindre constamment du manque de temps et de lecture là où, de son point de vue, les femmes modernes ont toute l’aide nécessaire que n’avaient pas même les femmes de l’ancien temps.
On ne lui refourguerait pas un peu de charge mentale à celui qui avoue n’avoir travaillé que jusqu’à 33 ans ? 😉

Je vous dépose ici plusieurs extraits de ce deuxième essai pour vous en faire une petite idée :


« Je me demande toujours si ces mères consciencieuses qui se plaignent toujours de ce que leur travail n’est jamais fini (ce qui est une manière détournée de se louer soi-même), je me demande, dis-je, si elle pensent parfois emmener aux cabinets, non pas de la lecture, mais de petites tâches qu’elles n’ont pas accomplies ? »


« S’il est d’une importance vitale de nourrir son corps et son esprit, il est tout aussi important d’éliminer de son corps et de son esprit ce qui a rempli cette fonction. »


« Il s’ensuit donc, comme la nuit suit le jour, que si l’on va aux cabinets pour éliminer les déchets qui se sont amassés dans l’organisme, on se rend un mauvais service à soi-même en utilisant ces précieux moments pour se remplir l’esprit de « camelote ».


L’extrait :

« « À l’heure actuelle voici, à mon sens, les raisons pour lesquelles nous lisons : un, pour nous délivrer de nous-mêmes ; deux, pour nous armer contre des dangers réels ou imaginaires ; trois, pour nous « maintenir au niveau » de nos voisins, ou pour les impressionner, ce qui revient au même ; quatre, pour savoir ce qui se passe dans le monde ; cinq, pour notre plaisir, ce qui veut dire pour stimuler et élever nos activités et pour enrichir notre être. »


Mon avis :

Pour reprendre Miller, je ne qualifierai pas ces deux essais de Chef-d’oeuvres, néanmoins, ce qu’ils me laisse m’est bien présent à l’esprit et j’y ai trouvé beaucoup de justesse, de matière à réfléchir.
J’ai aimé le style post-moderniste, parodique et cynique pour décrire sa profonde affliction de l’américain moyen des années 50.
On peut y voir un intello qui a le melon, un mec sexiste qui se vide littéralement de la blase de son époque.
Mais sa réflexion est profonde, et si elle dérange, on abonde pourtant souvent en réfléchissant au sens de nos lectures, à nos envies, nos frustrations limitées à une vie qui n’est pas infinie et nous somme de choisir ce que nous en garderons.


L’auteur :

Henry Miller*

Nationalité : États-Unis
Né(e) à : New York , le 26/12/1891
Mort(e) à : Pacific Palisades, Californie , le 07/06/1980
Biographie :

Henry Valentine Miller est un romancier et essayiste américain.

Né de parents d’origine allemande (fils d’un modeste tailleur), il est un enfant de Brooklyn, et plus particulièrement de la rue dont il fait son domaine.

Après de brèves études au City College de NewYork, il exerce divers petits métiers (notamment chef des coursiers à la Western Union Telegraph Company).

En 1923, il épouse June Edith Smith (rencontrée dans un dance palace de Broadway), la seule femme qui compta dans sa vie (bien qu’il se fût marié cinq fois), et celle qui hante la plupart de son œuvre, la Mona-Mara des « Tropiques » et de « La Crucifixion en rose » (1949).

Au cours de cette union qui dura sept ans, Miller, incapable de supporter la moindre contrainte extérieure, autodidacte absolu, fait le serment de ne se consacrer qu’exclusivement à la littérature et s’établit, dès 1930, à Paris, où, pendant dix années, il mène la vie de bohème évoquée dans trois romans autobiographiques, « Tropique du Cancer » (1934), publié grâce à la contribution d’Anaïs Nin, « Printemps noir » (1936) et « Tropique du Capricorne » (1939).

Jugés pornographiques, ces ouvrages furent interdits de publication aux États-Unis mais circulèrent clandestinement et contribuèrent à donner à leur auteur une réputation d’avant-gardiste.

Il fuit la guerre en 1940 et retourne vivre dans son pays natal où des voyages et rencontres lui inspirent quelques ouvrages parfois férocement satiriques sur la civilisation américaine (« Le cauchemar climatisé », 1945; « Souvenir souvenirs », 1947), « qui n’a abouti qu’à créer un désert spirituel et culturel ».

Farouche combattant du puritanisme anglo-saxon, il écrit la trilogie « La Crucifixion en rose » : « Sexus » (1949), « Nexus » (1952), « Plexus » (1960). Ses prises de position ont contribué à faire évoluer la société américaine et occidentale dans son ensemble, en même temps qu’elles lui permettaient de forger sa propre légende. Son œuvre, très autobiographique, a considérablement marqué son époque, et influencé les écrivains de la Beat Generation.

Miller était également un honorable pianiste amateur. En dehors de l’écriture romanesque proprement dite, il entretint d’abondantes correspondances avec nombre d’écrivains, artistes et autres personnalités de son temps. De multiples recueils de ces lettres ont été publiés après sa mort et proposent autant de « clés » permettant de comprendre les multiples facettes de sa personnalité.

*Source : Babelio


• Références :

  • Lire aux cabinets
  • Auteur : Henry Miller
  • Maison d’édition : Éditions Gallimard
  • Date de publication : 10.05.2007

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