Premier amour

• Le mood :

Une courte nouvelle époustouflante sur les méandres de l’homme moderne.
L’ennui, le non-amour. Un texte fulgurant ponctué de cynisme et d’humour noir.


• L’histoire :

« J’associe à tort ou à raison mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps. »

Ça, c’est dit.
Moi qui pensais lire l’histoire d’un amour fou,
Le premier ; j’ai été totalement surprise.
On y suit un homme dont le père vient de mourir.
Digne et riche héritier, il finit pourtant vagabond.
Mis à la porte de chez lui.
Riant des épitaphes.
Ne connaissait même pas l’âge de son père.
Trouvant que les humains sentent mauvais,
Et préférant humer l’odeur sucrée des cadavres en errant dans les cimetières.
Étrange vous dites ? Attendez la suite !

« Un jour en revenant des w.-c., je trouvai la porte de ma chambre fermée à clef et mes affaires empilées devant la porte. C’est vous dire combien j’étais constipé, à cette époque. »

C’est là, assis sur un banc, qu’il fait la rencontre de Loulou.
Une prostituée.
Il en a d’ailleurs totalement oublié le nom.

« Elle avait une voix fausse mais agréable. Je sentais l’âme qui s’ennuie vite et n’achève jamais rien, qui est de toutes peut-être la moins emmerdante. »

On suit alors ses pensées dans le désordre,
Sans censure.
Il n’y a pas de lien apparent et pourtant il y en a toujours.
L’ivresse des choses quotidiennes et des questions parfois idiotes mais si joliment dites et justement soulignées.
Il y a du Duras dans la profondeur avec laquelle il nous souligne l’insignifiant.

Bref, c’est qu’elle s’entiche la Loulou.

« Elle s’en aperçu naturellement, les femmes flairent un phallus en l’air à plus de dix kilos et se demandent, Comment a-t-il pu me voir celui-là ? »

Lui aussi se demande finalement si il ne l’aimerait pas un peu.
Il s’interroge.
Est-ce qu’écrire Loulou dans une bouse de vache fraîche ne serait pas de l’amour ?!

Mais n’est-il pas trop bourgeois gâté-gâteux ?
Narcissique et centré sur ses petites douleurs inventées.
Elle l’ennuie la Loulou.
Lui bouffe l’espace !

« Finalement je lui dis que j’en avais assez. Elle me dérangeait profondément, même absente. Elle me dérange toujours d’ailleurs, mais au même titre seulement que le reste. »

Lui qui a des exigences capricieuses de femme enceinte
Quand c’est elle qui l’est, et qui s’affaire à son service.

« Elle me regardait de ses grands yeux dont j’oublie la couleur (… ) »

Un livre qui dit le non amour.
L’égoïsme.

« Mais l’amour, cela ne se commande pas. »

C’est bien vrai.
Parfois on aimerait aimer, mais il y a cette chose qui ne vient pas.
Il y a les traits qui s’effacent.
Le désir qui meurt qui aussi vite qu’il est né.
Les mots qui survolent nos pensées.
Vous êtes là, à côté de cet autre, mais déjà tellement ailleurs…


• L’extrait :

« C’est dans cette étable, pleine de bouses sèches et creuses qui s’affaissaient comme un soupir quand j’y piquais le doigt, que pour la première fois de ma vie, je dirais volontiers la dernière si j’avais assez de morphine sous la main, j’eus à me défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans mon esprit glacé, l’affreux nom d’amour. »


• Mon avis :

Une nouvelle écrite en 1945 et publiée seulement en 1970.
Beckett y mêle le verbe cru jonché de fulgurances et l’absurde de Ionesco.
Un roman teinté de cynisme et d’humour noir que j’ai adoré !
L’homme moderne.
Désolé par un amour qui ne vient pas.
Malgré lui.
Une paternité, qui l’ennuie.
Peut-être le portrait de cet homme que l’on tente d’éviter.
Mais aussi tout simplement le portrait de celui qui tenta vainement d’aimer,
Sans jamais y parvenir.


• L’auteur :

Samuel Beckett

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© Buhs/Remmler/ullstein bild via Getty Images

*Samuel Barclay Beckett est un écrivain, poète et dramaturge irlandais d’expression française et anglaise.

D’origine protestante, Samuel Beckett est né dans une banlieue cossue de Dublin. Il est inscrit à l’Earlsford House School de Dublin, avant d’intégrer la Portora Royal School d’Enniskillen, école où Oscar Wilde a été lycéen. Entre 1923 et 1927, Beckett étudie le français, l’anglais et l’italien au Trinity College de Dublin. Bachelor of Arts en poche, il devient lecteur d’anglais à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, à Paris, où il rencontre James Joyce, dont il devient l’ami et le collaborateur.

En 1929, il défend la méthode et l’œuvre de Joyce dans son premier ouvrage, un essai critique. Cette rencontre a une profonde influence sur Beckett, qui aide James Joyce dans ses recherches pendant la rédaction de « Finnegans Wake ». Après plusieurs voyages en Europe, il s’établit à Paris en 1938. Son séjour lui inspire « En attendant Godot », qui paraît en 1948. L’œuvre, mise en scène par Roger Blin dans un théâtre parisien, en 1953, marque le début de sa carrière théâtrale. Son œuvre est dès lors marquée par un minimalisme absolu qui contraste drastiquement avec le foisonnement des romans joyciens.

Samuel Beckett écrit les romans « Molloy », « Malone Meurt », « L’Innommable » (1947-1949), puis les pièces « Fin de Partie » (1954), « La Dernière Bande » (1958), et « Oh les Beaux Jours » (1960). Il écrit le scénario d’un film (« Film », 1964), dans lequel Buster Keaton tient le rôle d’un personnage muet qui tente de se cacher au regard de tout être vivant.

En 1969, il reçoit le prix Nobel de littérature pour « son œuvre, qui à travers un renouvellement des formes du roman et du théâtre, prend toute son élévation dans la destitution de l’homme moderne ».

De la fin des années 60 à sa mort, la fréquence des publications de Beckett diminue et son style est de plus en plus minimaliste. Son épouse décède le 17 juillet 1989. Samuel Beckett, atteint d’emphysème et de la maladie de Parkinson, part dans une modeste maison de retraite où il meurt la même année. Il est enterré au cimetière du Montparnasse, au côté de son épouse.

(*Source : Babelio)


• Références :

  • Premier amour
  • Auteur : Samuel Beckett
  • Maison d’édition : Les éditions de Minuit
  • Date de publication : 1970

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