Amour propre

• Le mood :

Être mère efface-t-il la femme que l’on était ?
Une dualité déchirante.
Il y a ces mères entières qui se réalisent en donnant la vie, en la protégeant.
Puis il y a ces mères en souffrance, à côté de leur vie, claudiquant à côté de celle qu’elles auraient voulu vivre.
C’est de ces femmes là dont parle Sylvie Le Bihan et c’est grandiose.


• L’histoire :

« J’ai fondé un foyer pour me convaincre qu’on pouvait rester. »
Giulia a quitté Paris précipitamment.
Après une dispute avec ses deux fils qui ont décidé de prendre une année sabbatique plutôt que de prendre leur place dans la vie.
Elle qui espérait tant qu’ils quittent enfin le nid.En elle résonne le vent si fort de l’abandon.
Abandonnée par sa mère, enfant, c’est elle qui part aujourd’hui.
De sa mère il ne lui est resté qu’un livre.
« La peau » de Curzio Malaparte.L’homme de la si célèbre maison de Capri.
Ce rocher impérieux.
Cette maison, dans laquelle a tourné Godard et sa BB.
La maison du Mépris.
Allongée sur la mer,
Ses bancs de pierres,
Offerte comme une trace immuable d’une liberté perdue.
C’est grâce à un ami qu’elle part y séjourner.
Sur les pas de Malaparte et de celle à qui son livre appartenait.
«(…) j’avais surtout fui le silence qui suit le chaos et qui, longtemps après, résonne encore des cris poussés. »
Oublier la mère pour comprendre la femme.
Exulter de la douleur.
De cet amour vécu qui nous a tant déçu.
Quelle femme est-elle devenue ?
Quelle femme aurait-elle pu être ?
Quelle mère est-on lorsque l’on court après l’amour de celle qui a disparu ?
« Je m’arrêtai sur le bas côté, laissant passer le cortège comme on s’efface devant un convoi funéraire pour rassembler, une dernière fois, les images du disparu et du passé perdu. »
Mère blessée, mutilée dans sa liberté.
Mère insurgée rayée des bonnes mères pour avoir fait sauter les plombages des bambins de l’école avec des gâteaux trop sucrés.
Pour avoir jeté les colliers de nouilles hideux qui auraient pris la poussière.
Giulia n’a jamais eu le goût de la famille ni des clans.
C’est pour ça qu’elle a toujours privilégié « l’amour propre »,
Celui sans aucun lien du sang.
Celui que l’on choisit.
« Une main invisible nous avait remis dans le droit chemin, celui de la masse aveugle et de l’oubli de soi. »
Sans filtre, Giulia nous livre cette expérience de la naissance,
La violence après laquelle on demande l’amour inné d’une mère pour son enfant.
Le corps déchiré, mutilé que les hommes applaudissent.
« Mais peut-on être capable d’amour quand une mère s’absente ? »
« En partant, elle avait fait de moi une mendiante une pouilleuse et ma faim d’amour, trop visible derrière mon masque de femme libre, faisait fuir les hommes, tous les hommes, même ceux que je ne voulais pas vraiment. »
Comment avouer en tant que mère que l’on s’est trompée ?
Que ce n’était pas ce que l’on voulait ?
Qu’à la lecture du test de grossesse on savait la vie que l’on ne souhaitait pas épouser ?
Qui d’autre qu’un poète pour le dire sans être affublé ?
Je ris à la colère de Giulia d’être reléguée au rôle de Siri ou Google Home auprès de ses enfants.
Des ados « snowflakes » courageux de rien.
Protégés de tout.
Offrir 20 ans de sa vie et exploser de la supercherie.
Et si la plus belle façon d’aimer était de s’aimer sans le sang.
D’un amour pur. D’un amour vrai. D’un amour propre.
« On ne peut pas construire son présent sur un passé qui ne reviendra plus. »

• L’extrait :

« Rêver c’est fuir, c’est se laisser emporter par ce sommeil passeur, menteur, dont on se réveille toujours déçu car face à la réalité, le rêve est toujours vaincu. »


• Mon avis :

Dès la première page je savais.
Une écrivaine qui cite Philip Roth et Baudelaire…
J’ai découvert Sylvie Le Bihan avec ce livre.
Totalement happée par sa langue.
Son style qui dit qu’elle est une compositrice virtuose.
En la lisant j’avais l’image de ses mains qui se déplaceraient sur un piano.
Tantôt ils vous procurent les frissons les plus doux,
Tantôt ils grondent et vous font sursauter,
Tantôt ils vous emportent dans une balade automnale.

La poésie avec laquelle elle raconte les silences et les cris.
L’humour avec lequel elle vous prend.

Elle explore des mondes que l’on ose à peine chuchoter.
Comment éduque-t-on nos filles aux dangers quand on cajole nos fils ?
Prépare-t-on nos filles à dire non à la maternité ?

Je me demande sans cesse quelle mère je serai.
J’aime tant ma liberté.
Je ré-entends maman, enfant :
« Charlotte, je suis une femme avant d’être ta mère ».
On ne comprend pas avant d’être adulte.
L’égoïsme de l’enfant occultant tout ce que le parent a pu être avant lui.
Comme s’il avait commencé à exister en donnant la vie.

Mon livre est tout émoussé, mes pages toutes cornées !

 


• L’auteur :

Sylvie Le Bihan

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Sylvie Le Bihan Gagnaire est directrice de l’international pour les projets des restaurants Pierre Gagnaire.

Sylvie Le Bihan publie son premier livre chez Flammarion en 2013 « Petite bibliothèque du gourmand » avec une préface rédigée par son mari Pierre Gagnaire.

Son premier roman, « L’Autre », est publié aux éditions du Seuil en 2014 et reçoit plusieurs prix (prix du premier roman de « La Forêt des Livres », prix du premier roman de Chambéry…).

En 2015, son deuxième roman « Là où s’arrête la terre » est publié aux éditions du Seuil.


• Références :

  • Amour Propre
  • Auteurs : Sylvie Le Bihan
  • Maison d’édition : JC Lattès
  • Date de publication : 06/03/2019

 

3 commentaires sur “Amour propre

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