Médée Chérie

• Le mood :

Un livre sublime qui explore les Terres de la perte de l’autre.
De l’abandon d’un amour. Du corps qui semble se désintégrer sous la douleur et la violence du choc. Yasmine Chami interroge ici la reconstruction des âmes au travers de l’art dans un hommage sublime à Louise Bourgeois.


• L’histoire :

Médée attend son mari,
Ils sont dans un aéroport en transit pour Sydney.
Une attente qui s’éternise.
Elle pressent qu’il ne reviendra pas.

« Elle a entendu, pourtant, debout dans ce kiosque situé à la lisière de la zone d’embarquement, les appels pour le vol de Sidney, le téléphone d’Ismaël éteint, entre ses mains le magazine devenu de pierre. Statufiée, Médée, son corps sait ce que sa pensée ne conçoit pas encore, elle est comme ces personnages arrêtés, piégés dans une matière plus lourde que le mouvement qu’ils tentent. »

Médée est une artiste.
Sculpteur, elle explore dans la pierre les failles des relations humaines.
La fragilité des liens que l’on pense souvent éternels.
Elle travaille les vides, l’inattendu.
Ces représentations qui structurent la famille, le couple.
Fait surgir la lumière des violences de la vie.

Cela faisait des semaines que ses rêves se teintaient de prémonitions.
Celles de la perte. De l’abandon, de la dévoration du Cerbère.

Soudain elle entrevoit son fils suivi d’Aya sa seconde fille.
Ismaïl a donc orchestrer son abandon. Ici.
La mère devient ce corps fragile qu’il faut à tout prix protéger.
Ses enfants arrivés pour récupérer ce coeur en morceaux.

L’auteur voyage dans ces territoires de l’enfance où les corps des enfants et de la mère se touchent encore.
Sa fille, Aya, n’ose la toucher.
Un renoncement face à la douleur.

« (…) elle sculpte ces histoires de construction éventrées par le surgissement du hasard, ce qui n’est pas prévu, ce qui n’est pas attendu. »

De ses mains, Médée rejoint les mondes.
De la pierre et de la résine, elle suture l’espace.
Qui suturera son âme ?

Elle refuse de partir de cet aéroport
Et préfère la solitude d’une chambre d’hôtel anonyme.
Elle explore la métamorphose de son corps,
30 ans d’amour déposé là.

« C’est cette mémoire du corps qui la faisait chercher son souffle comme un nageur qui se noie, sous le regard inquiet de son fils si semblable au sien. »

Comment n’a-t-elle pu voir ?
Elle se souvient de son amour à lui, libre de tout lien.
Quand elle, s’enlisait dans les profondeurs de ses sentiments pour lui.
Dépossédée.

« Médée est d’une immobilité minérale, elle ne répond pas, tout ce qu’elle peut vouloir, c’est le silence gris d’une chambre étroite, son corps abandonné comme une dépouille inutile sur le lit où tant de corps se sont succédé. »

Peut-on réparer la faille ? L’accident, comme on répare la pierre ?
L’enfant console, désœuvré de la dévastation de la mère.
Quel regard porter sur son corps de femme alors même qu’il n’est plus aimé ? Caressé ?

Revenir aux origines de l’amour.
Des erreurs.
Ouvrir au scalpel, opérer les coeurs.

« Un spasme la secoue, parce que là, au moment même où elle s’éprouve déjà sauvée, dans une lucidité qu’elle ne convoque pas mais qui s’impose, elle sait d’une manière très distincte que tout va s’organiser en elle pour survivre. »

Revisiter ce lien ténu qui la tenait à l’enfermement solitaire avec la pierre, son art.
Exorciser la douleur que l’on ne peut vivre que seule.
Voir la vie se réorganiser par-dessus ce qui est perdu.


• L’extrait :

« (…) allez ma chérie, un bloc avec l’autre, je suis là comme tu l’as été, toi, l’amour ne s’en va pas, ce sont les fous qui partent, ou les morts, qui peut quitter l’amour vivant ? »


• Mon avis :

Un texte absolument somptueux, écrit dans l’urgence de dire et lu d’un souffle.
Yasmine Chami explore à travers ce texte l’expérience de la perte de l’autre.
De la violence de la trahison.
Le personnage de Médée est d’une profondeur incroyable.
Il se regarde, s’explore lui-même remontant le fil des décennies, sondant les erreurs, le vieillissement des corps.
Les relations mère-enfants qui se distendent.
Tout cela au travers de l’exploration artistique.

Dans un hommage à sa fascination pour Louise Bourgeois, ce texte n’est pas sans rappeler non plus le terrible abandon de Camille Claudel par Rodin.
Ce destin de femmes éperdues et brûlées vives sur la place de leur Amour.
L’abandon des hommes organisé tel un crime.
L’auteur interroge la reconstruction au travers de l’art, du langage solitaire qu’aucun autre ne peut comprendre lors d’une dévastation.


• L’auteur :

Yasmine Chami

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Née en 1966 à Casablanca, Yasmine Chami poursuit ses études supérieures au Lycée Louis le Grand à Paris, avant d’intégrer l’Ecole Normale Supérieure Ulm en philosophie. Elle est également agrégée de sciences sociales.
Elle se tourne alors vers l’anthropologie et travaille sur les lignées de femmes migrantes, remontant les généalogies et les histoires de la France vers le Maroc, dans une tentative d’élucidation des conséquences de la migration sur les représentations de la maternité et de la filiation.

Elle publie son premier roman Cérémonie en 1999 chez Actes Sud. À la naissance de ses fils en 2001 à New York, elle décide de retourner vivre au Maroc où elle dirige la Villa des Arts de Casablanca avant de fonder et diriger pendant 10 ans une entreprise de production audio visuelle qui propose à travers des émissions sociales diffusées par la télévision marocaine une compréhension des enjeux des évolutions de la société marocaine liées à l’urbanisation.
Elle y aborde entre autres les questions liées au patriarcat, l’éducation, la place des femmes, l’argent, la sexualité et la transmission religieuse, questionnant toujours le rapport entre normes et réalités. Depuis 2011, elle se consacre à l’enseignement.

(*Source : Actes Sud )


• Références :

  • MÉDÉE CHÉRIE
  • Auteurs : Yasmine Chami
  • Maison d’édition : Éditions Actes Sud
  • Date de publication : 02.01.2019

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