Lambeaux

• Le mood :

Un texte dur mais plein d’espoir, dans lequel Charles Juliet célèbre ses deux mères et nous raconte la naissance de l’homme, la sienne.
L’une vaillante et solitaire qui mourra dans des conditions atroces et l’autre valeureuse, au coeur de mère presque animal.


• L’histoire :

Harassée.
Dans ce village les femmes travaillent sans relâche.
Parce qu’il faut. On ne se promène pas. On ne pense pas.
La première mère grandit dans une maison faite de silence et de peur.
Le père fume la pipe, pendant qu’elle endosse déjà le rôle de mère auprès de ses jeunes soeurs.

« Ici, c’est lui qui décide, commande, exige, et vois les femmes, il vous faut filer doux. »
Un père qui jamais n’encourage.
Brise les rêves et ne sait pas aimer. »

La fatigue pour seule compagne les soirs où son dos si jeune ne porte plus que la douleur.
Voir s’enfuir l’enfance avant même d’avoir su qu’elle existait.
Survivre.

Meilleure élève du canton.
Assoiffée d’apprendre,
Le plaisir de l’école lui est retiré dans l’indifférence parentale.
Des parents aveugles au regard, à la tristesse.
Les étoiles abandonnées des anges.
Ne plus savoir les mots pour un jour pourvoir dire qui l’on est.

Le savoir comme une tare dans ce monde paysan
Comme une insulte à l’utile, au nécessaire.

Ici c’est le père qui brime les mots qui pourraient s’échapper des lèvres.
Elle est tenue de s’en tenir éloignée.

Le détester et prendre peur qu’il ne le voit.
Puis l’amour hésitant qui naît au pied d’un bouleau.

« Cet amour qui n’a cessé de croître depuis votre première rencontre, il t’érode, te dénude, te ramène constamment à ce qu’il y a en toi de plus pauvre, de plus démuni. »

L’orage et la mort qui emportent avec eux les premières douceurs.
Le silence assourdissant dans lequel on ne s’entend plus.
Vivre le monde comme si tout était perdu.
Un mariage vain et décevant.
Quatre grossesses rapprochées qui la font sombrer dans une profonde dépression.

Une époque où cette maladie tient lieu d’enfermement.
Personne ne soigne les âmes. Non.
On les affame. On les tond.

Charles Juliet explore celui qu’il est devenu.
Son désir de savoir au coeur d’une enfance paysanne.
Son expérience à l’école d’enfants de troupe à Aix en Provence.
Et puis les premiers mots.
La naissance de son écriture.

L’auteur interroge ce lien ténu entre la mort imminente et ce désir de vivre,
toujours plus grand.


• L’extrait :

«Tes grands yeux ouverts, et ta joie secrète à être seule, à écouter le silence, à jouir de ce repos avant que ne commence la rude journée qui t’attend. »


• Mon avis :

Il y a ces livres que l’on vous offre comme une porte entrouverte sur ce que nous nourrissons de plus intime.
Ce texte, il m’a empoigné.
De ce qu’il dit de ces personnages qui ne savent pas dire.
De cette solitude terrible.
Des mondes qui ne se rejoignent pas. Du manque.
De l’absence.
Mille mercis pour cette découverte ma douce Amandine. ❤ ( aka le blog de L’ivresse Littéraire)

J’ai été totalement bouleversée par ce texte.
C’est étrange car je l’ai lu juste après ma lecture de Médée Chérie (qui sortira en janvier chez Actes Sud), et me sont venues ces deux images de femmes aux destins terribles qui sont Camille Claudel et Louise Bourgeois.

Car ici, l’auteur nous raconte ces destins de femmes tentées par la lumière des mots, d’un savoir qu’on leur a toujours refusé.
Etouffé par les hommes, les tâches, leur devoir et le jugement de ces autres dans les villages.

C’est aussi la violence d’un père, la violence de ce qu’il n’a jamais su dire.
Chaque personnage est prisonnier de lui-même.
Évoluant tragiquement seul.


• L’auteur :

Charles Juliet

Charles_juliet.jpg

Charles Juliet est un écrivain français.

Quatrième enfant d’une famille pauvre, il a un mois lorsque sa mère biologique est internée dans un hôpital psychiatrique (à la suite d’une tentative de suicide et pour son état mental dépressif). Il est ensuite placé à l’âge de trois mois dans une famille de paysans suisses qu’il ne quittera plus.

A douze ans, il entre dans une école militaire d’Aix dont il ressortira à vingt ans, pour être admis à l’École de Santé Militaire de Lyon. Trois ans plus tard, il abandonne ses études de médecine pour se consacrer exclusivement à l’écriture.

Il travaille quinze ans dans la solitude avant de voir paraître son premier livre, « Fragments » préfacé par Georges Haldas (Meurtre ou sacrifice). De ces « années lentes » remontent également des rencontres importantes avec d’autres artistes (Michel Leiris, Bram van Velde, Raoul Ubac, Pierre Soulages, Samuel Beckett…).

Il reçoit la reconnaissance du public avec « L’Année de l’éveil » (Grand prix des lectrices de Elle 1989), récit romancé de son expérience d’enfant de troupe. Il publie également aux éditions P.O.L un important « Journal » (tenu depuis 1957) en plusieurs volumes.

En 2010, il reçoit le Prix Jean Morer pour l’ensemble de son œuvre.
Ses poèmes et autres ouvrages sont traduits en allemand, espagnol, italien, anglais (E.U.), polonais, japonais, vietnamien, turc, coréen, chinois.

Charles Juliet a réalisé plusieurs séries d’émissions à France Culture et deux pièces radiophoniques ont été diffusées sur les antennes de cette station.

En 2013, il a reçu le Prix Goncourt de la poésie, pour l’ensemble de son œuvre et, en 2017, le Grand prix de littérature de l’Académie française, pour l’ensemble de son œuvre.

(*Source : Babelio )


• Références :

  • Lambeaux
  • Auteurs : Charles Juliet
  • Maison d’édition : Éditions Folio
  • Date de publication : 11.04.1997

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s