Frère d’âme

• Le mood :

Un choc littéraire.
Le choc des mots et de la voix qui résonne en moi. Encore.
L’histoire terrible de deux frères d’âmes sénégalais sur le front en pleine seconde guerre mondiale.
Quand la mort de l’autre laisse la folie s’installer.
Et tout ce qu’elle implique de culpabilité.
À lire absolument. Ce livre est merveilleux !


• L’histoire :

Il y a ces livres qui portent une lumière en eux sans égal.
Ce livre est mon choc littéraire de cette rentrée.
J’écris ni tout à fait remise,
Ni tout à fait sûre des mots qu’il faudrait dire.

La Grande Guerre.
Un matin le Capitaine Armand sonne l’assaut de l’ennemi allemand.
Les noirs en première ligne.
Il loue leur courage et leur sauvagerie qui effraie l’ennemi.
Il loue leur courage pour mieux les regarder mourir.
Dans les rangs, Alfa Ndiaye et Mademba Diop.
Son plus que frère.

Mademba Diop tombe sous les yeux de son frère d’âme.
Les tripes du dedans au dehors.
Suppliant de l’achever.
L’égorger comme un mouton sacrifié.
Alfa est là. Refusant.
Sa main gauche dans sa main droite.
Tenir la mort par les pensées de Dieu.
Tenir la mort par les pensées des aïeux.
Les lois humaines.

« Peut-être pour sauver mon âme, peut-être pour rester tel que ceux qui m’ont élevé ont voulu que je sois devant Dieu et devant les hommes. »

Mais la mort rend à la conscience son âme.
Quand d’un souffle il a su qu’il aurait dû.
Achever son ami.
Une quête du pardon commence.
L’effroi laisse place à la folie.

« J’ai attendu un peu, allongé près de tes restes à regarder passer dans le ciel du soir, bleu profondément bleu, la queue étincelante des dernières balles traçantes. »

Rassembler chaque morceau.

« J’allais faire ce que tu n’arrivais à faire au long du jour parce que ta main tremblait. J’ai saintement rassemblé tes entrailles encore chaudes et je les ai déposées dans ton ventre, comme dans un vase sacré. »

Se libérer des voix.
Ne plus être humain.
Garder pour lui ses pensées secrètes.

« Mais moi, Alfa Ndiaye, j’ai bien compris les mots du capitaine. Personne ne sait ce que je pense, je suis libre de penser ce que je veux. Ce que je pense c’est qu’on veut que je ne pense pas. »

Alfa attend la nuit.
Sous la lune il attend tapi au sol parmi les morts.
Capture l’ennemi.
Pour lire la peur et la sauvagerie.
Lui sortir le dedans au dehors.
Et couper cette main qui a tué son ami.

« La nuit tous les sangs sont noirs. »

Érigé en maître, adulé par les soldats.
La rumeur ne tarde pas à courir.
Le dévoreur. Le fou. Le sorcier.
La peur tue l’esprit.
Alfa compte les obus en respiration.
Il sait que maintenant, il est ennemi en sa tranchée.

Son évacuation à l’Arrière lui permet de revenir sur les souvenirs de ses terres.
Libérer la douceur première,
Résister à la boucherie des hommes.

Les mots ont leur propre voix.
Leur propre rythme.
Celui d’Alfa.

« C’est ça la guerre : c’est quand Dieu est en retard sur la musique des hommes. »


• L’Extrait :

« Par la vérité de Dieu je suis resté seul dans la guerre. »


• Mon avis :

Un roman sublimement noir.
Un roman qui dit la guerre et sa terre sous la lueur de la Lune.
Il dit l’horreur des hommes mais surtout ce qu’elle contient de silences et de tabou même sur un champs de mort.

Il dit que l’on peut tuer oui.
Que l’on peut couper quelques mains mais que la folie vengeresse qui peut gagner un homme doit s’éteindre si tôt rentré dans les tranchées.
Chacun pleure ses amis, ses plus que frères. Mais en silence.

La grande boucherie laisse place à la folie dans un texte à voix d’une puissance incroyable.
J’ai lu entendant la voix d’Alfa Ndiaye à chaque mot.
Ce roman dit le détachement de l’esprit lorsqu’il tente d’échapper à l’horreur.
Ce roman dit la bêtise des hommes et ce qu’il en résulte quand on cesse de penser.
Il dit aussi la peur de l’autre.
L’abandon, l’extrême solitude des âmes.
Il dit l’amour fou de deux amis, côte à côte sur la terre souillée.
Mais il raconte aussi toute la beauté de leur enfance.

Si Jérôme Avenas du blog Toute la culture mais aussi de Les Fictions  ne m’en avait pas parlé avec des mots fabuleux je serais passée à côté.
Parce que les romans de la première et seconde guerre mondiale me provoquent aujourd’hui de lourdes indigestions.
Ayant grandi en Normandie sur les plages du débarquement, j’ai connu la noirceur du souvenir. Les villages qui érigent leurs chars et bunkers en mémoire de ceux qui ont combattu.
Mais étrangement, ce livre, je pourrai le lire et le relire mille fois sans jamais me lasser des mots.


• L’auteur :

David Diop

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David Diop est Maître de conférences HDR (Habilité à diriger des recherches) en littérature française du 18e siècle à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), depuis 2014.

Il a grandi au Sénégal. Agrégé de Lettres, il est titulaire d’une Licence L1 et L3 : littérature du 18e siècle et d’un Master Enseignement (Capes Lettres Modernes), Master 1 et 2.

Ses publications portent sur les représentations européennes de l’Afrique et des Africains au siècle des Lumières.
C’est à ce titre qu’il dirige également un Groupe de Recherches sur les Représentations européennes de l’Afrique aux 17e et 18e siècles (G.R.R.E.A. 17/18) créé en juin 2009.

Ses thèmes de recherche sont aussi la Littérature et libertinage au 18e siècle, Les récits de voyage au 18e siècle.

Il est délégué départemental de la CASDEN Banque Populaire dans le 64.

« 1889, l’Attraction universelle », paru en 2012 aux éditions L’Harmattan dans la collection « Roman historique », est son premier roman.

En août 2018 parait son second roman aux éditions du Seuil, « Frère d’âme », qui raconte l’histoire d’Alfa Ndiaye, un tirailleur sénégalais durant la première guerre mondiale.

Une fiction qui est nommée dans la première sélection du prestigieux Prix Goncourt décerné en novembre. Il figure également dans la sélection pour le prix Fémina.

*Source : Babelio


• Références :

  • Frère d’âme
  • Auteur : David Diop
  • Maison d’édition : Éditions du Seuil
  • Date de publication : 16.08.2018

4 commentaires sur “Frère d’âme

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