Les demeurées

• Le mood :

Quand un amour absolu entre une mère et sa fille, idiotes du village, un amour qui n’a besoin de rien d’autre que lui-même ébranle toutes croyances et tout savoir, et vous laisse plus seul encore. Et si le monde se trompait ?


• L’histoire :

La mère, c’est la Varienne.
L’idiote du village.
La petite, c’est Luce.

Demeurées presque muettes.
Parce que les mots sont trop de couteaux.
Le regard fixe.
Qui ne dit rien, lui non plus.
Se protéger de toute intrusion extérieure.

Abrutie.
La tête vide. Le regard sans clarté.
Les mots des autres qui condamnent.
Le monde leur est opaque.
La mère ne se représente rien.
Seulement ce qui est.
Le corps est lourd et les gestes s’enchaînent sans être reliés les uns aux autres.
L’oubli. La maladresse.
L’esprit n’est relié qu’à ce que l’œil regarde.
Au-delà Rien.
Au-delà n’existe pas.

« À l’abrutie il manque de joindre.
Rien n’est assez puissant pour faire aller le geste jusqu’à l’objet, l’esprit jusqu’à l’image. Le temps n’y fera rien. La mère et la fille, l’une dedans, l’autre dehors, sont des disjointes du monde. »

Quelque chose se meut dans le rien de la petite.
Chaque matin elle tente de retenir le regard de sa mère.
Être vue. Elle aimerait.
Mais aucune étincelle.
Ses yeux finissent leur course vers la fenêtre.

Pourtant leur amour est invincible.
Animal, instinctif, que rien ne doit approcher.
À elles deux elles sont un monde.
Et anéantissent le reste.

Puis c’est l’école obligatoire.
Ce savoir que l’on inculque par la force dans l’esprit.
La Varienne fait alors l’expérience de l’absence.

« Luce attire à elle la nourriture, apprenant sans joie le pouvoir de manquer. »

S’occuper, sans sa Luce. Impossible.
Elle reste longtemps devant la grille de l’école.
L’arrachement comme une bête.
La demeurée qu’ils disent…

« La petite est une reine solitaire. Elle continue son ouvrage, finit par ranger ses instruments de distance dans le cartable. »

L’institutrice, Mademoiselle Solange veut arracher la petite à ce monde d’ignorance.
Mais la petite, elle, décide qu’elle n’apprendra rien.
Sentant que les mots, l’école la sépareront de sa Varienne.
Rien entre elles.
Rien entre leur amour opaque.

Mademoiselle Solange ne comprend pas.
Qu’est-ce qui lui échappe ?
Personne ne s’en inquiète au village.
Les demeurées n’ont pas d’existence.
Luce fait barrage. Rien n’entrera dans sa tête.

Dans ce jeu des vies et des vides,
l’institutrice sent l’erreur de sa vie.
Le savoir ne comble aucun cœur.

« Luce et La Varienne l’ont réveillée jusqu’à l’éblouissement. »

Elles, juste leur amour contre le monde.
Plus besoin de nom.
Plus besoin de rien.
Elles ont la connaissance du secret même de la vie.

Les mots peuvent-ils tuer ?
Les mots survivent-t-ils aux esprits qui s’égarent ?
Les mots de Solange reviennent en douce dans l’esprit de Luce.
Ils sont là. Vivants, pour toujours.
Comme un murmure dans la nuit.


• L’extrait :

« Elle fait mur. Aucun savoir n’entrera. L’école ne l’aura pas. Elle demeure. Abrutie comme sa mère. Aimante et désolée. »


• Mon avis :

Une œuvre éblouissante de poésie, de délicatesse et de justesse.
L’auteure ; Jeanne Benameur, pénètre les murs d’un monde de peu de mots.
D’un monde dans lequel le savoir pense détenir la seule vérité.
Et si l’amour plein, l’amour seul était la plus entière des vérités ?
La plus essentielle au bonheur, anéantissant toute possibilité d’être seul.

Ce ne sont pas les esprits simples qui s’égarent dans Les Demeurées.
Mais bel et bien l’esprit savant, qui se réveille et devient fou, de ne pas avoir compris avant.

Somptueux.
On ne peut oublier un tel récit.


• L’auteur :

Jeanne Benameur

Jeanne-Benameur.jpg


*Jeanne Benameur est née en 1952 dans une petite ville d’Algérie d’un père arabe et d’une mère italienne. Professeure de lettres jusqu’en 2001, elle a publié chez divers éditeurs, mais particulièrement Denoël en littérature générale, et les éditions Thierry Magnier. Elle est également directrice de collection, aux Éditions Thierry Magnier et chez Actes Sud-junior.
Elle vit maintenant à Paris où elle consacre l’essentiel de son temps à l’écriture: théâtre, roman , poésie, nouvelles. Elle a reçu en 2001 le Prix Unicef pour son roman « Les Demeurées », l’histoire d’une femme illettrée et de sa fille (Denoël, 2000).

En 2008, elle rejoint Actes Sud avec « Laver les ombres ».

Elle reçoit le Prix RTL-LIRE 2013 pour « Profanes » et le Prix Libraires en Seine 2016 pour son roman « Otages Intimes ».

*Source : Babelio


• Références :

  • Les Demeurées
  • Auteur : Jeanne Benameur
  • Maison d’édition : Gallimard
  • Date de publication : juin 2002

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