Interview de Bernadette Murphy – Auteure de L’oreille de Van Gogh – Rapport d’enquête

Dans cette interview, c’est le visage d’une auteure obsédée par la quête de vérité qui se profile, se dessine. Une jusqu’au-boutiste qui a mis une partie de sa vie entre parenthèse pour donner naissance à ce livre. Une passionnée de recherche, dans tout ce qu’elle touche dans la vie.
Cette enquête, elle s’est imposée comme une quête personnelle, un moment décisif de son histoire mais aussi une volonté profonde de rétablir la vérité sur la vie de Vincent Van Gogh pour cette férue d’Histoire de l’Art.

 

CB : Qui êtes-vous Bernadette Murphy ?
Une dame du nord comme vous dites, comme Van Gogh.

BM : Je suis plein de choses sur Internet.
Américaine sur certains sites. Irlandaise alors que je suis née en Grande Bretagne mais ma famille est irlandaise.
C’est drôle chaque pays dans lequel j’ai été publiée (Pays-Bas, Angleterre, Japon, Chine …) a sa propre interprétation de mon personnage et de ma biographie.

L’histoire de l’art n’est en effet qu’une partie de ma vie.
Pour la partie enquêtrice, je crois que mon frère y est pour quelque chose. Mon frère me disait toujours « Mais ce n’est pas vrai, prouve-le ! Prouve-le ! ». Il se méfiait de tout. Et il avait raison. C’est une très bonne chose.

CB : Bernadette Murphy est donc bel et bien Irlandaise. Vivant depuis longtemps en France, elle se sent profondément Européenne. Une personnalité incroyable, avec plusieurs langues à son arc : l’anglais, le français, l’italien. Une chose qui l’a bien évidemmentaidé à se fondre et à aller interroger les gens, les musées et à entretenir de longues conversations avec eux. Et surtout à obtenir des informations.


CB :
Vous aviez déjà dans l’idée d’écrire un jour ?
Qu’est-ce que cela représentait pour vous ?
Est-ce que ça a été un besoin, une urgence ?

BM : C’est arrivé très tard dans ma vie. Je n’avais jamais imaginé avant que je savais écrire.

Il faut être fidèle à soi-même, que ça vous ressemble. D’ailleurs une fois le livre écrit, mon ancien petit-ami m’a contacté pour me dire « En le lisant, j’avais l’impression que tu étais à mes côtés. » Il faut avoir le courage sans doute.
Je pense que le décès de ma sœur m’a fait me posé cette question essentielle :

« Qu’est-ce que tu as toujours voulu faire dans ta vie ? »

 Et très vite, comme je le dis au tout début du livre, ce besoin d’écrire est devenu un engagement que j’avais envers moi-même.
Je me suis dit :

 « J’ai fait le tour de tout dans mon travail. Pourquoi je ne tente pas quelque chose qui soit cette fois pour moi ? »

Et c’est vrai qu’il est triste qu’il faille parfois un événement triste dans sa vie pour oser se lancer. J’étais moi aussi malade à ce moment de ma vie. C’est un véritable concours de circonstance qui m’a poussé à écrire.
Pour écrire ce livre, j’ai voulu aller jusqu’au bout. J’ai mis ma vie entre parenthèse. Mais qu’importe. Je n’imaginais pas commencer cette enquête et l’écriture de mon livre en étant libre qu’à moitié. C’était inenvisageable.

Mais j’ai eu la chance d’avoir le soutien incroyable de mes amis et de ma famille dans ce projet un peu fou. C’était capital, car sur les chemins d’une enquête, les routes sont parfois semées de doutes et de découragement. Et là, il nous faut nos amis près de nous. Pour nous pousser à continuer.

Si je reviens à l’origine, depuis toute petite, ce que je voulais faire c’était de la recherche pour des films documentaires.
Et ce livre que j’ai écrit, il s’est imposé à moi.
Je l’ai pensé dans une nécessité de recherche. Le titre, je l’avais avant même de commencer : « L’oreille de Van Gogh ».

 

CB : J’en viens de fait à ma principale question : Pourquoi avoir choisi Van Gogh ? Pourquoi lui ?

BM : Depuis que je vis dans cette région du sud (Bernadette habite dans le Luberon), j’ai toujours été interpellée par cette histoire de l’oreille coupée. Ce n’était pas clair…
Et puis il y a eu mes visites à Arles. J’allais souvent me promener dans le jardin de l’Hôpital d’Arles (lieu où Van Gogh a été interné et soigné de 1888 à 1889 par le Docteur Rey).
Et un jour je me suis dit :

« Mais pourquoi nous ne savons pas ce qu’il s’est réellement passé avec cette oreille ? Ce fameux soir du 23 décembre 1888…Que s’est-il vraiment passé ?»

Et puis surtout je me demandais comment ce petit détail de sa vie, s’être coupé l’oreille, un fait qui, à ce moment je le pensais, n’avait été relayé que dans un seul journal local, avait fait littéralement le tour du monde ?!
Même mon garagiste connaît l’histoire de cette oreille coupée. Tout le monde connaît Vincent et cette histoire. Même des gamins.
C’est tellement insensé de couper son oreille…

Ce sont ces deux choses qui m’ont chatouillée… Mais une enquête commence souvent par cette sensation d’un élément qui vous gratte…
Je n’ai pas voulu lire tous ces livres qui parlaient de sa vie. Il y a de tout, des vérités, des déformations, des légendes, des mensonges. Je ne voulais aucune influence, il me fallait tout reprendre depuis le début.

Mais très vite en remontant les premières informations, les incohérences, les erreurs m’ont sautées aux yeux. Et puis une chose m’a frappé chez Vincent ; c’est cette très courte carrière. Une dizaine d’années réellement.
Et surtout sa période picturale la plus importante et incroyable se date sur une période de 15 mois. 15 mois où il a résidé en Arles.
Car à St Rémy de Provence, il a peint quelques chefs-d’œuvres bien sûr, mais ce n’est pas l’apogée de sa peinture. Il était déjà très torturé, constamment en crise, très souffrant. Il luttait littéralement pour continuer à peindre. C’est une période extrêmement triste.

Je suis partie dans cette enquête sans a priori.  J’ai noté des incohérences et j’avais besoin d’aller plus loin.
On dit que Van Gogh était complètement fou, une folie qui l’aurait fait peindre ses plus grandes Toiles. Vincent était un peintre incroyable bien avant ses crises. Il a continué à peindre malgré sa souffrance.

Je voulais néanmoins revenir sur cette maladie. La comprendre comme il lui-même a toujours essayé de le faire avec une grande sincérité. Il avait conscience de sa grande fragilité. La psychiatrie est une science toute nouvelle. L’époque de Vincent est très proche de la nôtre. On ne mettait pas de mots sur les maladies mentales.

 

CB : Vous pensez que certaines personnes justement ont pu écrire des choses fausses sur Van Gogh par zèle ? Par fanatisme de l’artiste ?

BM : Oh oui… Il y a de vrais fadas qui ont écrit sur Van Gogh.
Et quand je dis fadas, il y a sérieusement des fadas ! (Rires)
Des gens qui le voient comme le Saint patron des malades mentaux.
J’ai d’ailleurs eu à la suite de la publication de ce livre, des personnes très étranges qui m’ont contactée au sujet de Van Gogh. C’était un peu effrayant d’ailleurs.
Donc il n’y a pas de mysticisme dans ma quête.
Ces découvertes je les ai faites parce que je les ai cherchées, sans relâche. Je suis allée les trouver.

 

CB : J’en viens alors justement à votre enquête. Je me suis souvent dis en vous lisant ; mais comment Bernadette a fait pour ne jamais baisser les bras ? Pour ne jamais se décourager. Car certains des éléments, vous avez mis plusieurs mois, voire plusieurs années parfois à les trouver ou bien à les prouver.

BM : Oui, c’est vrai. Dans cette enquête je suis parfois passée par ces moments de désespoir.
J’avais aussi peur de ne pas réussir à être éditée…
Je ne connaissais personne dans ce milieu. Le monde de la télévision était alors beaucoup plus ouvert pour réaliser ce documentaire*. (*Bernadette Murphy a réalisé un documentaire sur Van Gogh et la ville d’Arles en partenariat avec Arte et la BBC).
J’ai voulu bien faire, prendre un agent d’auteur.
Et puis j’ai fait une rencontre formidable d’une éditrice anglaise, Juliette. Elle a décidé d’éditer mon livre.

J’ai également eu énormément de chance dans mes recherches. J’ai croisé des personnes géniales comme David Kessler des archives universitaire en Californie  et surtout le Dr Louis Van Tilborgh du Musée Van Gogh d’Amsterdam qui ont gardé le secret de ma découverte. Ils auraient pu le divulguer. N’importe qui aurait pu se l’attribuer je n’avais pas de brevet pour protéger ma trouvaille. Même pour le Musée Van Gogh c’était une grande découverte. Pourtant, tous ont été extrêmement bienveillants.

CB : Mais d’ailleurs, cette découverte de l’ordonnance du Dr. Rey, (celui qui a soigné Van Gogh), qui a dessiné l’anatomie de l’oreille de Van Gogh avec le détail de la partie qu’il s’est ôtée avec un rasoir, vous ne pouviez pas connaître son existence. C’est incroyable cette intuition que vous avez eue. Vous l’avez imaginé puis décrite à ce documentaliste pour qu’il cherche dans ses archives. J’ai été bluffée.

BM : Oui, je n’avais pas de preuves. J’avais déjà contacté cette archives. Ils m’avaient dit qu’ils n’avaient rien qui puisse ressembler à cela. Nos échanges ont été très longs.

Lorsqu’après que je leur ai décrit ce que je cherchais, et que l’on a trouvé. Ma découverte majeure dans cette enquête. J’ai tremblé… je me rappelle avoir tourné en rond dans mon salon, en me disant :

« Mais qu’est-ce que je vais faire avec ça ? ».

C’était simple.
Soit je faisais un one shot avec un article de presse de cette trouvaille, soit j’essayais de le prouver irréfutablement. Je n’étais pas connue. Et même si j’avais ce témoignage oculaire de l’artiste Paul Signac, je savais que l’on mettrait ma parole en doute. Je n’avais pas d’autre choix que d’aller encore plus loin.

Aujourd’hui, je me dis que ça ne pouvait pas être que le lobe qu’il s’était coupé. C’était évident. Mais fallait-il encore le prouver. J’avais tellement d’avis et de témoignages différents, des chirurgiens, le témoignage de Gauguin. Mais Gauguin, j’ai été obligée de me méfier. Lui-même disait que certains éléments étaient du domaine de la fable.
Alors j’ai TOUT vérifié.

CB : Et pourquoi toutes ces déformations sur ce drame de l’oreille de Van Gogh ?

BM : Je pense que c’est très lié à la notion de maladie psychiatrique. L’image renvoyée par cet acte.
On en a très peu parlé à l’époque parce que les maladies mentales effrayaient. Il faut se souvenir que Jo l’épouse de Théo venait d’une famille de la haute bourgeoisie néerlandaise. Aborder ce drame c’était compliqué, on préférait le balayer.

D’ailleurs quand la famille de Van Gogh est venue me rencontrer, c’était un sujet délicat. C’était difficile d’en parler. Mon avantage je pense a été de ne pas appartenir à un milieu social quel qu’il soit. J’étais neutre face à leur histoire. Sans jugement.
En tout cas c’est une famille qui a vraiment cette volonté de transmettre l’histoire de Van Gogh et son héritage au monde.

 

CB : On parle de ce sentiment de secret. Abordons l’identité de Gabrielle. Celle qui a toujours été considérée comme la prostituée à laquelle Van Gogh a remis son oreille dans un moment de folie la nuit du 23 décembre 1888. Vous racontez que vous avez rencontré les descendants de cette Gabrielle. Que vous cherchiez d’ailleurs au début sous le nom de Rachel.

BM : Personne ne voulait parler. Personne n’osait. Mais vu que je ne suis pas d’Arles, ça a été plus facile. Mais je pense que, que ce soit la famille ou bien les personnes d’Arles proches, ils ont toujours su. J’aimerais que cette famille accepte de collaborer avec moi. Je sais qu’il existe des photos, des éléments sur ce personnage capital dans l’histoire Van Gogh. Ce serait formidable. Mais je respecte entièrement le souhait de la famille, de garder le secret sur Gabrielle. J’aurai pu dire des choses, j’avais des éléments. Mais ça n’a jamais été mon but. Je ne suis pas arriviste. Ce n’est pas ma mission. Les seules choses que j’en ai dites, c’est simplement pour crédibiliser le propos.

Cette famille pense peut-être que le monde n’est pas prêt à changer de regard sur cette jeune fille…
Ils protègent férocement leur secret et je le comprends. J’ai fait énormément de recherches sur ma grande famille irlandaise. Et je me suis aperçue que ce qui peut nous sembler être des détails complètement anodins peuvent être très importants et protégés par certaines personnes qui ne veulent pas parler.

Peut-être qu’un jour, s’ils l’acceptent, j’écrirai sur Gabrielle. Il y a des choses à en dire…

CB : Quel suspens !
Je me suis en vous lisant : cette femme est complètement dingue, cette enquête est
incroyable… Quelle patience !

BM : Oui il faut être dingue (rires).
Ce projet je le voulais entier, j’avais trop de travail engagé. Et encore, dans ce livre vous n’avez même pas 5% de mon travail.

 

CB : Et votre écriture ? Ce parti-pris de partir sur une véritable enquête. Vous n’êtes pas simple observatrice, vous nous emmenez avec vous. Vous auriez pu décider de le romancer même.

BM : Quand j’ai rencontré Juliette, mon éditrice. Je lui ai dit tout de suite : je veux que ce livre soit comme une enquête de détective.
Ancré dans une recherche solide. Et elle m’a conseillé tout de suite de m’écrire au travers de cette enquête. J’en ai été troublée. M’écrire, c’était difficile.
Mais je voulais vous engager dans cette enquête. Je ne voulais pas d’un livre élitiste, je voulais un livre que chacun puisse s’approprier. Que n’importe qui puisse lire.

Je suis contente aussi d’avoir pu choisir avec Actes Sud la construction de la couverture de ce livre. J’ai pensé au magicien d’Oz. Je voulais commencer par des photos noir et blanc, montrer les lieux de vies à Arles où Van Gogh a vécu. Le passé. Puis venir doucement à ses tableaux avec ses couleurs très vives.

Pour l’écriture, le plus complexe c’était d’avoir un nombre d’informations incalculables et d’arriver à tout ordonner. Je suis comme un enfant, je pense à mille choses en même temps. J’ai aussi eu la difficulté de la langue. Car en anglais, la langue telle qu’elle est construite anticipe les actions. La langue latine amorce les informations de manière chronologique.

Quand j’ai présenté la première version de mon livre. On m’a demandé de tout réécrire. Pour avancer sans anticipation. Chronologiquement. Ça été très dur, le pire moment. Mais j’ai tout réécris. La morale : toujours y croire !

CB : Et que vous a-t-il apporté ce livre ?

BM : Je crois qu’avant de l’écrire, je n’avais pas confiance en moi. Aujourd’hui je suis beaucoup plus sûre de moi.

 

CB : Et votre méthodologie d’enquête. Digne d’une vraie détective privée !

BM : Je pars toujours du plus proche, du plus récent pour remonter le plus loin possible.
Car il me faut comprendre le contexte, le lieu.
C’est pour ça que j’ai tenté de savoir qui avait bombarder Arles en 44. Qui avait détruit la Maison Jaune de Van Gogh. Ça comptait.
Tout comme les anecdotes sur la vie du temps de Vincent. L’alimentation, le vin dans les hôpitaux etc…
Et enfin cette fameuse base de données de plus de 15 000 personnes. Si on me l’avait dit au début, j’aurais dit « Oh non ! » (rires).

 

CB : Vous avez d’autres projets d’écriture ?

BM : Oui j’envisage d’écrire sur deux autres peintres… Mais Vincent n’est peut-être pas totalement fini…

•••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••••

Nous n’en saurons pas plus, Bernadette nous laisse avec ses secrets d’enquêtrice et sur ce suspens immense.
Y’aura-t-il un livre un jour sur Gabrielle ?
Quels seront ces deux futurs peintres ?
Est-ce que ces livres seront également écrits sous forme d’enquête ?
Vous l’aurez sans doute compris, ce livre est une œuvre majeure dans la compréhension de la personnalité et l’œuvre de Vincent Van Gogh.
Lisez-le, absolument !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s