Bellevue

• Le mood :

Une descente au cœur du délire de la maniaco-dépression. Une lecture émouvante, frappante et marquée de son intelligence.


• L’histoire :

Alma vient d’avoir trente ans, l’élément déclencheur. Cet entre-deux âges pour une femme, un âge où quelque chose bascule, se renverse.

« Je serai cette Alma de trente ans, rejoignant le symposium des femmes assumant l’insolvable équation d’être jeune et vieille dans la même promesse, mais osant scruter le regard des hommes pour s’y trouver, pour apprécier d’y voir en elles ce qui a basculé. »

Elle est écrivain, discrète, encore non reconnue. Pour vivre, elle est serveuse dans des bars le soir et donne des cours particuliers. Le jour de ses 30 ans, son compagnon Paul sort de l’appartement sans descendre la poubelle. Elle observe la scène immobile de leur vie. Plus rien ne semble lui convenir.

On la découvre à son réveil, internée dans l’hôpital psychiatrique de Bellevue. Mais que s’est-il passé ? Les premières pages sont saisissantes, un uppercut. Si vous n’aimez pas être secoué passez votre chemin. On avance dans un récit au présent puis on fait des bonds dans le passé ; les deux jours qui ont précédé son internement. Parfois dans l’esprit d’Alma, parfois dans celui d’un narrateur extérieur ; on rassemble les pièces du puzzle.

Le langage est cru, à l’image de la crise qui anime Alma.

« Se faire sauter, pour une femme, concrétise l’idée du sexe d’une manière curieusement passive. Se faire sauter, pour une femme, induit une prise en charge du plaisir de l’autre, cette incontournable envie chez l’homme de jouir. Encore et encore. Un train dans un tunnel qui se dirige sans alternative possible vers la sortie. Un besoin de se soulager, de jeter quelque chose hors de soi. »

Des crises de nymphomanie, de délire.

« Les hommes ont toujours aimé déformer mon visage (…), ils me reprochent mes moues, alors ils accentuent la pression, me rendant cubiste (…) »

« Cet homme n’a aucune importance, je ne veux ni retenir son nom, ni son âge, ni son effort, ni son âpreté, ni sa bite, ni son goût, je n’ai voulu qu’être son support, et qu’il soit mon support, le temps de me fuir encore un peu, de trouver le rythme de ma fuite.»

Le jour de ses trente ans, Alma a rendez-vous avec Thomas B. un bel éditeur, connu, sulfureux pour discuter d’un projet.
En le voyant elle sait qu’elle n’a aucune envie de résister à son désir.

On ressent cette urgence, ce besoin d’être dévorée dans sa chair par un homme. L’urgence du plaisir.
Elle pète les plombs, agit par impulsion, par instinct. Devenir une autre ou peut-être devenir soi plus que jamais. Se révéler dans l’interdit. Exister.

Trente ans, ne plus être celle que les autres connaissent mais ressentir cette liberté. Fuir les normes que l’on nous a inculqué.

« Dans ma famille, on dit le cœur, qui n’en a pas en meurt, on dépose une goutte de champagne derrière l’oreille des enfants nouveau-nés, on collectionne les grammaires anciennes, on ne parle pas de sexe, on part se promener quand on est fâché (…) »

Alma ouvre cette fenêtre dans sa tête, celle qui mène à la folie. On la suit dans son autodestruction, presque vitale finalement. Boire, se faire mal, se perdre.


• L’extrait :

« Il y a une violence esthétique incroyable dans le tableau d’une femme apprêtée qui se met une cuite songé-je. C’est le chef-d’œuvre qu’on jette au feu, c’est la toile qu’on lacère. »


• Mon avis :

Un livre qui m’a beaucoup touché. Je viens d’avoir trente ans. Je suis bien loin d’être dépressive, et suis d’ailleurs d’un naturel plutôt très optimiste dans la vie. Mais ce basculement de l’âge, je l’ai ressenti. Cette peur que quelque chose ne change, que cette nouvelle dizaine s’inscrive ostentatoirement sur le corps je l’ai vécu…

L’auteur manie le verbe et les mots avec une rare intelligence. Une plume sensuelle et très visuelle. Elle réussit à nous plonger dans la folie du personnage au travers de la crudité et du désordre verbal, chronologique parfois. Mais elle nous révèle toute la subtilité du personnage au travers de passages très beaux, emplis de finesse.

C’est un roman très court et pourtant on apprend à connaître Alma de manière très intime. Le texte nous jette à la figure que nous pourrions très bien être à sa place en ce moment même. Que personne n’est à l’abris, dérailler est à la portée de tous. Entrouvrir la fenêtre et…

 


• L’auteur :

 

Claire Berest

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*Claire Berest est une écrivaine française, née en 1982.

Elle avait 25 ans lorsqu’elle a démissionné de son poste de professeur de français à Bobigny. De ce constat d’échec est né « Enfants perdus » (Plein jour 2014), enquête à la brigade des mineurs, pour savoir ce qui cloche chez ces adolescents indéchiffrables.

« Mikado » est son premier roman, publié en 2011. Dans son deuxième roman, « L’Orchestre vide », publié en janvier 2012, elle raconte son histoire d’amour avec le chanteur canadien Buck 65.

Claire Berest est la soeur d’Anne Berest, elle aussi romancière.

*Source : Babelio


  • Bellevue
  • Auteurs : Claire Berest
  • Maison d’édition : Stock
  • Publication : janvier 2016

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