Sous tes baisers

• Le mood :

Si vous aimez sonder les mécanismes de l’amour ; ceux qui nous font tomber en amour, ceux qui nous font déserter, ceux qui nous font désaimer, ceux qui nous empêchent d’aimer, alors arrêtez-vous sur ce livre. Vraiment.


• L’histoire :

Un livre à trois voix (à trois cœurs ?) : celles de Gabriel, de Mathilde, puis d’Éléonore. 

C’est l’histoire d’un homme veuf. Gabriel, 70 ans qui vient de perdre sa femme, Jeanne.

Gabriel est un homme de glace. Un égocentrique, un narcissique, un homme qui ne s’émeut pas face à la souffrance de l’autre. Il n’existe que le besoin de l’assouvissement de ses propres désirs, de sa propre jouissance. Quoi qu’il en coûte à celle qui partage sa vie.
On comprend très vite que c’est de cet égoïsme magistral, presque monstrueux que Jeanne est morte. Une artiste peintre qui en a perdu ses pinceaux puis bientôt la boussole. Jeanne internée ; Gabriel se sent de nouveau libre. Le ton est cru, frappant, il décrit sa femme et leur relation à coups de cisailles.

« Non ! Les nems réchauffés c’est ignoble. Tiens, je passe de la décomposition du corps de ma femme à la composition de mon menu du soir. »

Il ne se cache pas de ce dont il est responsable. Peu lui importe puisque lui vit encore.

« Moi Gabriel, son mari, je sais de quoi elle est morte : d’indifférence et d’absence d’étreinte.»

Il lui faut être beau, il lui faut briller dans les yeux des femmes. Puis posséder, mais ça…ça vient plus tard.

Supporter ses trahisons et vivre auprès de lui était si douloureux que Jeanne a préféré déserter la réalité plutôt que de vivre sans caresses.

« L’aide-soignant ne pouvait pas traduire cette langue-là. La langue des larmes est propre à chacun. »

Des larmes, c’est ce qu’il semble laisser partout où il passe. Un être insensible à tout signe d’amour.

Il va même jusqu’à se moquer de sa mère qui s’est laissée mourir dans les habits de son défunt mari. N’éprouvant que du dégoût pour une scène si belle.
C’est alors qu’il fait la rencontre de Mathilde, 50 ans, mariée à Stanislas, mère d’une petite Ava.

Une femme qui ne se sent plus ni regardée ni écoutée dans son couple. La proie idéale.

Laissez le quotidien et l’ordinaire s’installer et vous y trouverez un flots de désirs inassouvis et menaçant de déborder.
Une rencontre aura suffi, elle était « ferrée».

Gabriel jette ainsi son dévolu sur elle. Et pourtant…

« J’ai une capacité formidable à ne plus aimer. Comme ça, je t’aime, je ne t’aime plus, façon interrupteur. »

Ils partent à Rome, et visitent la Basilique Saint-Pierre avec la statue de la Pietà de Michel-Ange. Une sculpture qui aura toute son importance dans le récit. Une scène qui reviendra sans cesse. Cette vierge, le Christ…

Une passion née, dévorante, Gabriel devient étouffant et exige tout de Mathilde. Qu’elle jouisse, qu’elle réponde à chacune de ses demandes, de ses SMS, qu’elle prenne une heure chaque jour pour le voir, au détriment de sa vie de couple et de mère.

« L’après-midi je dors un peu, je regarde une chaîne d’information, j’écoute du Bach et je relis ses mails. Je les imprime au fur et à mesure et les classe. Je fais de Mathilde un dossier. Jamais je n’aurais imaginé tomber follement amoureux d’une femme de son âge. »

Sa vision de la femme est celle d’un prédateur. La fraîcheur de la chair tient lieu de garantie du désir.

« Ai-je eu le choix de résister à Gabriel alors qu’il avait décidé que je serais à lui ? Il a tout de suite compris mes failles, analysé mes faiblesses, sondé mes fantasmes. Il est devenu trait pour trait celui que je recherchais, interprétant avec grâce et génie la partition que je rêvais d’entendre. »

La manipulation d’un homme prêt à tout pour avoir et posséder.

« Quand elle rentre chez elle, je sais que je ne la perds pas. Elle est à moi, et loin de moi, elle m’appartient encore. La laisse est longue. »

Il devient un autre pour satisfaire et faire tomber l’autre en amour. Tant qu’il ne la possède pas il la désire plus ardemment. Coup classique. Et puis quand l’autre se livre enfin et quitte tout pour lui, elle ne l’intéresse plus. Trop facile, trop libre.

Mathilde se fait quitter en février 2011. Pour elle, c’est une crucifixion. On lui retire tout. Jamais plus elle n’aimera, elle en est sûre. Laissée pour morte par l’homme qu’elle aimait.
La Piéta, le Christ sont des éléments très présents dans ce livre. Une présence qui s’explique par la Passion, la souffrance, la cruauté, la trahison. Tous ces ingrédients que l’on trouve dans l’histoire d’amour de Mathilde se retrouvent également dans les scènes bibliques.

Gabriel est le symbole de la toute-puissance masculine. L’égo, le pouvoir sur l’autre. L’emprise sur son esprit. C’est ce jeu qui plaît tant à cet homme. Il décide, dicte les règles, punit lorsqu’il est insatisfait, récompense lorsqu’elle se soumet. Il aime souffrir de cette dépendance tout autant que faire souffrir l’autre. À ça près qu’il sait s’en défaire aussi vite qu’il le décide. L’excitation n’existe que dans l’incapacité de posséder l’autre entièrement. Dès lors que cette autre est toute à lui, le jeu est fini. Le jouet semble bien désuet, trop utilisé, beaucoup moins divertissant. Le regard se détourne. C’est alors qu’Éléonore entre dans l’arène… Une jeune femme qui ressemble étrangement à la Pietà de Michel-Ange…

Jusqu’où peut-on aller par amour ?

 


• L’extrait :

« J’ai accepté les pilules du bonheur, celles du sommeil, celles aussi qui ralentissent le coeur qui s’emballe. J’ai accepté les gouttes qui apaisent, celles qui donnent de l’énergie. Dans mon sac, j’ai rangé l’ordonnance dont je me suis dit qu’elle était longue comme un jour sans Lui. »


• Mon avis :

« Gabriel m’a aidée à mettre des larmes sur une disparition bien plus ancienne. »

Parfois nous choisissons un amour pour nous punir. On sait pertinemment qu’il nous fera souffrir mais on fonce tête baissée. Il y a souvent autre chose derrière. Une leçon que l’on a besoin de tirer, une souffrance enfouie que l’on a besoin de mieux comprendre ou d’exorciser. Se rapprocher du feu pour être sûr que c’est bien lui qui nous brûle.

La construction du récit est très intéressante. La faculté de l’auteure à se mettre dans l’esprit et le verbe de chaque personnage est fascinante. Le narrateur change à chaque chapitre pour nous permettre de suivre l’histoire au travers des deux personnages principaux et du troisième qui arrive sur la fin. Éléonore et sa beauté, sa fraîcheur.

Anne Goscinny soulève de nombreux mécanismes de l’amour.
Ses perversions, son langage, ses diverses formes, les dépendances, la manipulation, la souffrance.
Jeanne apparaît en fil rouge tout au long du récit, comme un spectre. Elle la preuve que l’on peut mourir d’amour, de plus être touchée, d’être trop blessée.

La plume de l’écrivaine est tranchante, décapante, elle n’épargne rien à ses personnages. Ne cache aucune pensée. Et certains passages sont d’une telle poésie que j’ai dû souvent m’arrêter de lire pour les prendre en notes.

Bref, un superbe livre que je vous recommande.

 


• L’auteur :

Anne Goscinny

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Anne Goscinny est une écrivaine française née le 19 mai 1968.
Fille de René Goscinny, Anne Goscinny est l’unique ayant droit de son père, dont elle gère toute l’œuvre.
Elle a fait toute sa scolarité au lycée Molière (Paris) et est titulaire d’un DEA de lettres modernes.
Parolière, elle est notamment l’auteur de chansons interprétées par Serge Reggiani[1].
Critique littéraire, elle a collaboré à de nombreuses publications dont Paris Match, Le Figaro Littéraire, L’Express, Le Magazine littéraire…
Elle a publié trois romans chez Grasset. Ses romans sont traduits à l’étranger, notamment au Portugal, à Taïwan, en Corée…
Pour son dernier roman Le Père éternel, elle a reçu le prix de la WIZO en 2007.
Elle est mariée à Aymar du Chatenet, ex-journaliste à la télévision, qui dirige aujourd’hui les éditions Imav.

Parmi ses nombreuses activités, Anne Goscinny préside et organise le Prix René Goscinny, prestigieuse récompense attribuée à un scénariste de bande dessinée chaque année.

*Source : Babelio


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