Un certain M. Piekielny

• Le mood :

Si vous êtes un inconditionnel de Romain Gary, si vous ne le connaissez pas encore, si vous aimez les énigmes, les mystères du passé, si vous aimez voyager, si vous êtes un amoureux des mots, si la mémoire des rues, des pierres vous émeut, si vous croyez au hasard qui décide d’une destinée. Si vous aussi, aviez oublié M. Piekielny. Lisez ce livre.


• L’histoire :

Et si le sujet choisissait l’écrivain ?
Si la vie jonchait des signes, des indices pour vous convaincre d’en écrire son histoire ?
Et si le thème s’imposait à son maître malgré lui, l’obligeant à tisser un récit. L’écrivain est-il maître de son histoire d’ailleurs… rien de moins sûr. Les avis divergent.

C’est un enchaînement d’événements qui auront mené FH. Désérable jusqu’à sa quête d’un personnage iconique de La Promesse de Romain Gary. Il aura fallu une demande en mariage, une demande « en témoin » et un voyage en Lituanie pour cause d’enterrement de vie de garçon pour que tout prenne forme. C’est là que commença l’enquête sur Un certain M. Piekielny. Au hasard d’une rue « au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno vivait M. Piekiely » et…de multiples autres hasards !

Cet air triste.. Avait-il aimé ? Avait-il été aimé ?

FH. Désérable nous amuse de ses crises de Sepia aiguës et remonte le temps.

Il nous peint plus gravement l’anéantissement de Wilno (Vilnius) que Roman a connu petit garçon. Ses juifs que l’on a voulu effacer de l’Histoire. M. Piekielny, pour sûr ne reconnaîtrait plus sa Jerusalem de Lituanie.

Déporté comme tant d’autres ?

On passe alors des indices dénichés de toute part : dans les livres de Gary, d’Ajar, ses pièces de théâtre, ses émissions TV, les témoignages, les vivants, les morts, les rues, le béton ; aux souvenirs de Désérable. Ces années qui l’ont vu devenir écrivain alors qu’il été promis à un grand avenir de Docteur en droit.

L’enquête reprend.
Les registres peuvent-ils tout dire ? Rien ne prouve que l’on n’ait pas existé parce que l’on n’y apparait pas.
Imaginer, recoller, disloquer, fondre la logique, l’emmerder, y revenir…

Les noms plein de postérité s’amassent dans les pages qui racontent les anecdotes de vie de Gary. Tous devenus célèbres lorsqu’un autre reste dans l’ombre. Ce pauvre M. Piekielny. Tapis. Inexistant, et pourtant brandit devant la reine d’Angleterre et De Gaulle. Est-ce vrai ?

Revenir à Gary pour comprendre. Analyser les clichés.

Les questions s’enchaînent. Au regard de cette photo, quel livre était-il en train d’écrire, l’avait-il déjà imaginé ? L’avait-il déjà écrit ? En connaissait-il le nom ?
Existe-t-il une photo de Roman entre ses 8 et 9 ans qui pourrait avoir laissé un indice, même infime sur l’existence de ce M. Piekielny ?

« (…) et c’est peut-être cela et rien de plus, être écrivain : fermer les yeux pour les garder grands ouverts, n’avoir ni Dieu ni maître et nulle autre servitude que la page à écrire, se soustraire au monde pour lui imposer sa propre illusion. Tourner le dos au Popocatépetl. »

FH. Désérable a se talent de redistribuer les cartes et de réinventer le temps et l’histoire en nous y apposant des dates, nous perdant ainsi entre le réel et le fictif. Je ne savais plus si le violon de M. Piekielny sortait de la tête de Désérable ou de la plume de Gary…

Comme un fils tue le Père, Désérable règle ses comptes avec Gary et ses vérités maquillées. Les soit-disant 250 lettres de sa mère, le retour à l’hôtel Mormonts. L’auteur suit-il une piste nulle ? Le ton monte et les nerfs sont à vifs.

FH. Désérable tutoie Gary, l’invective à se rendre, lui dire la vérité, le titille sur ces longues phrases. Il s’agit presque d’un dialogue entre eux dont nous serions témoins. L’auteur semble l’avoir tant côtoyé dans son enquête qu’il s’agirait presque de deux vieux amis qui nourrissent quelques rancœurs.

« Mouchoir, s’il vous plaît. Car ces lignes enfin, qui n’a pas pleuré en les lisant ? Si l’on avait indexé tes droits d’auteur sur les larmes de tes lecteurs, tu t’offrais le boulevard Saint-Germain. Mais ces lignes sont fausses, tu le sais.»

Je ne vous en dis pas plus sur l’histoire. À vous de voir… À vous d’y croire.
Pour ma part, j’y vois un vrai chef d’œuvre. Je le relirai, et demain sans doute, moi aussi, tendrai l’oreille chaque fois que j’entendrai quelque chose sur Gary. Qui sait s’il n’y a pas encore quelques indices cachés.


• L’extrait :

« J’écris ces lignes à Paris, au 56, rue de la Fontaine-au-Roi, dans un appartement minuscule que je sous-loue à l’ami d’un ami qui le sous-louait à un autre ami avant moi. Seule une poignée de main a scellé notre engagement. Aucun bout de papier n’atteste ma présence entre ces murs aujourd’hui. Le bail, les factures, la boîte aux lettres ne sont pas à mon nom. Si dans cent ans – à supposer que l’appartement existe encore – il prenait à quelqu’un l’envie de chercher l’identité de celui qui résidait là un siècle plus tôt, on n’y trouverait aucune trace d’un quelconque Désérable. Faudrait-il en déduire que je n’ai jamais existé ? »


• Mon avis :

Je suis rarement émue aux larmes. Je pleure peu. Je n’ai d’ailleurs pas pleuré dans La promesse de l’aube malgré mon cœur chamboulé lors de nombreux passages. Un certain M. Piekielny m’a profondément bouleversé. Je n’ai pas pleuré pour le récit de ces souris tristes, non. J’ai vu Nuit et brouillard à douze ans. Et je pense ne pas pouvoir un jour voir d’images plus effroyables que celles-ci. Ce qui m’a touchée, bouleversée, c’est cette quête passionnée de l’auteur. Son incroyable admiration pour Gary.

Ce miroir porté constamment entre le gigantisme du Maître devenu écrivain pour porter au plus haut les ambitions d’une mère de la dynastie des Mina. Louve excessive et exigeante. Et l’écrivain, celui qui écrit pour nous ; qui voit en sa destinée d’étranges hasards mêlés. Leurs mères et leurs ambitions contraires.

Quand Mina voulait que son Romoushka devienne un Victor Hugo, la mère de FH. Désérable le voyait en grand homme de loi. Deux mères à l’incidence décisive sur la vie de leurs fils.

Se peut-il qu’il y ait tant de hasard sans que nous soyons guidés par autre chose ?

Les hasards de la vie de Gary semblent frapper celle de FH. Désérable. Comme lorsque sur ce vide grenier d’Amiens, il tomba sur cette nouvelle de Gary ; si précieusement gardée par sa mère qu’elle brandissait sur le marché de la Buffa comme preuve du grand destin de son fils. Nouvelle écrite le 24 mai 1935 page 13 du n°342 d’un Gringoire. Cela se pouvait-il ?

Dans cette quête de la recherche de ce personnage mystérieux qu’est M. Piekielny qui n’apparaît que dans deux passages de La Promesse, j’y ai vu comme une quête du moi.

Mais aussi ce besoin plus fort que tout de la mémoire. De raviver les spectres des souvenirs. D’avoir assez d’éléments pour comprendre qui était cette souris, mais surtout de le ramener à la vie, encore une fois au travers d’un livre.

Cet hommage historique sur l’indicible bouscule bien évidemment, mais l’acharnement de l’écrivain à comprendre, chercher le nom de cet homme dans les registres de tous ces hommes déportés ayant habités la même rue m’a subjugué…

La construction du récit, son rythme. Une plume fabuleuse et cet humour si cher à notre Romain qui ponctue chaque pierre de l’édifice.

Je me suis également trouvée des points communs (pas littéraires rassurez-vous, écrire reste un rêve ;)) mais des détails, comme cette manie de marcher dans les rues en m’imaginant ce qu’elles furent jadis et les spectacles de charrettes, d’étales qui devaient s’y produire chaque jour. J’ai souvent besoin de toucher la pierre, les murs pour en sentir tous ceux qui l’ont frôlé avant moi. M’imaginer leurs habits, leurs mœurs… Le bruit des sabots sur les pavés aujourd’hui disparus eux aussi.

Un passage me revient, mon cœur s’est serré à sa lecture. La révélation de la vraie mort du père de Romain par FH. Désérable. J’essaie de comprendre et d’imaginer pourquoi Gary a préféré cette autre histoire. Romancer et inventer cette lettre. Embellir la mort, le peut-on ?

Et si la littérature de Gary triomphait du réel ?
Je ne donnerai bien évidemment pas les indices qui mènent à la conclusion de l’auteur. Mais elle m’a terriblement émue. Se peut-il que l’on puisse parler si bien d’un homme dont on ne connaît que les mots reposants dans ses livres ? D’où vient cette passion dévorante de FH. Désérable pour l’avoir poussé à voyager autant, cherchant le moindre indice en Lituanie, dans les archives, relisant inlassablement les textes de Gary, Ajar, et ne trouvant bien souvent ses réponses que dans les hasards que lui a offert la vie.


• L’auteur :

François-Henri Désérable

FH.deserable

* François-Henri Désérable est entré en littérature à vingt-cinq ans avec « Tu montreras ma tête au peuple », un étonnant recueil d’histoires sur la Révolution française, couronné par plusieurs prix littéraires (prix Amic de l’Académie française, prix de la Vocation, prix Jean d’Heurs du roman historique). En réalité, il développait déjà des talents d’écriture puisqu’il a reçu le Prix du jeune écrivain de langue française en 2012 pour Clic ! Clac ! Boum !, une nouvelle sur la mort de Danton.

En 2015, il publie « Évariste », biographie romancée d’Évariste Galois, prodige des mathématiques mort en duel à vingt ans. Ce livre lui a valu la bourse écrivain de la fondation Lagardère. Ce roman a été sélectionné pour le prix RTL-Lire, pour le prix des étudiants France Culture-Télérama et pour le prix du livre inter 2015.
Ce livre est finalement récompensé par le prix des lecteurs l’Express BFMTV 2015.

Son roman « Un certain M. Piekielny » est sélectionné au premier tour du Prix Renaudot 2017 puis au premier tour du Prix Goncourt 2017.

Il collabore également aux revues « L’Infini » et « Décapage ».
Il a fait des études de langues et de droit (jusqu’en thèse de doctorat) et a été joueur de hockey sur glace professionnel, comme son père avant lui.

Blog de l’auteur : fhdeserable.com

*Source : Babelio

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