Fief

• Le mood :

Si vous aimez lire entre les lignes, déceler le tragique dans l’ordinaire, le touchant dans la répétition des jours, l’émouvant dans le temps qui passe, la tristesse dans l’immuable et le beau dans l’amitié quelle que soit sa forme, vous y êtes. J’ai également ri de certains passages.


• L’histoire :

Lopez érige le langage de la cité et la banalité du quotidien au rang des belles lettres. J’ai aimé sa plume même si j’ai mis quelques pages à adhérer complètement. C’est la frontière entre deux mondes qui ne se touchent pas, que l’auteur décrit si bien.

Au creux du monde. Le vide.

Nous sommes là, quelque part entre la banlieue sans qu’il y ait assez de bêton pour que ce soit la cité, et la campagne sans qu’il y ait assez de verdure pour que ce soit la vraie nature.
Coincés, entre deux univers.

On suit alors Jonas et sa bande de potes : Poto, Sucré, Ixe, Untel, Lahuiss… D. Lopez a ce talent de la description du détail, de la gestuelle qui nous fait saisir la personnalité et les failles de chacun. J’ai souvent repensé à des amis du lycée…

Les fils conducteurs de ce roman sont le temps, l’ennui, la fatalité et la peur.
Chaque jour est une répétition pour cette bande. L’ennui ils ont appris à l’apprivoiser, comme un ami parce qu’il n’y avait pas d’autre choix que d’apprendre à s’emmerder.
Ils trompent ainsi l’ennui par des pirouettes verbales, des insultes, des jeux d’alcool et de cartes, les joints… S’affrontent à la dictée avec Lahuiss qui semble se distinguer d’eux qui n’osent sortir de leur milieu.
Il essaie de leur faire comprendre au travers de textes de Céline ou de Voltaire combien leur vie est triste, leur faire prendre conscience, les toucher par une phrase, créer une réaction…

C’est cette réalité qui les frappe de plein fouet, lorsqu’ils sortent et se rendent compte de ce qui les séparent de l’autre rive. Là où les gens avancent, là où l’ascension et les ambitions grandissent. Ils les rejettent autant qu’ils les envient, gardant ce goût d’inatteignable et d’injustice dans la condition de leurs milieux sociaux.
Cela donne lieu à des scènes très drôles, notamment pour la dictée, ou la soirée chicos dans laquelle ils vont s’incruster. On s’attache à chacun d’eux. On finit par en comprendre tous les codes

« (…)ça cafouille dans tous les sens, on se chiffonne, on se mêle, on se froisse, mais quelque part on communie. En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister. Dans leur regard on avait changé. On était validés, parce qu’on s’était battus. »

Une forme de langage des corps pour mieux se connaître. La violence comme première caresse, embrassade.

Les coups pour gagner le respect. La frappe comme début de l’amitié. L’instinct, l’adrénaline pour se sentir exister dans le calme et l’indifférence du monde qui continue à tourner sans jamais s’arrêter pour les regarder / embarquer.
Ils s’appliquent à rester indésirables. Dehors quand les autres sont dedans.

« On a beau s’aimer de toutes nos forces, on poussera volontiers l’autre dans le vide si ça peut nous éviter d’y tomber. »

J’aime le climat que David Lopez a su poser : les matchs de foot du père de Jonas.
Les personnages un peu loufoques et si touchants : Jeannine qui anime la buvette du stade. Monsieur Pierrot, vieil entraîneur de boxe qui tente de pousser Jonas, M’sieur Jacques qui ne rate pas un match de foot… pour combien de temps encore ?

« Sur le terrain, ils ont des visions de ce qu’ils auraient fait si leur corps avait pu suivre, réaliser le bon geste. Et face à leur échec, ils accusent la pelouse, le ballon, la chaussure. Eux, non, rien à voir. Ils sont lourds. Mais gais. »

Ce récit c’est celle de la vie qui nous passe sur le corps si on ne la croque pas, si on en a peur ; comme Jonas. Monter sur le ring oui mais ne pas se cacher. Vouloir devenir, plus que la crainte.

« Après un instant où j’ai les yeux dans le vague, et où ce vague s’avère coïncider avec un petit cul caché sous une jupe à plis roses, je lui dis que c’est ce qu’on passe notre temps à faire, tomber dans le trou qu’on a nous-mêmes creusé. »


• L’extrait :

« Sa façon à lui d’être un gars de chez nous. Réussir c’est trahir. »


• Mon avis :

J’ai beaucoup aimé Fief. Il y a une grande nostalgie dans ce livre. On ressent ce regard plein de tendresse que David Lopez pose sur chacun de ses personnages.

Une tendresse qui m’a beaucoup touchée dans le passage de la dictée de Céline. Chacun semble retomber en enfance et apprécier d’apprendre quelque chose. Même s’il s’agit de rire et de mesurer lequel sera le plus nul en orthographe en apparence. Il s’agit surtout d’un moment où tous prennent du temps pour écrire quelque chose de beau, sorti du carnet de Lahuiss.

Une phrase qui parle de jugement d’égal à égal. Car c’est de cela qu’il s’agit. Du complexe du milieu d’où l’on vient. De cette impression que les frontières et les barrières ne sont là que pour eux. Il ne reste plus qu’à tuer le temps en s’amusant.

Ce dont parle l’auteur c’est aussi le déclin de ce que nous avons été jadis. Le souvenir douloureux des échecs ou des abandons. En filigrane, il y a ce que l’on aurait pu devenir si l’on avait fait d’autres choix. Ceux qui regrettent pour nous en se rappelant ce que l’on fut avant tout ça.

Cette trame sur l’ennui et le temps m’a fait penser à Sagan. Cet ennui qu’elle accueillait comme une tristesse, je l’ai beaucoup ressenti dans ce bouquin.

Certains le trouve puissant dans son pouvoir créatif et arrivent à le transcender, d’autres, comme le groupe de Jonas s’y installent.

Dans le récit de l’écrivain, l’ennui est difficile à combler. Les rêves s’y évanouissent ne trouvant à se raccrocher qu’au vide et aux regrets. Se réaliser est presque une trahison à sa condition.

On y voit défiler la vie de chacun comme une fatalité, comme si chaque chose devait arriver et qu’il n’y avait rien à faire pour enrayer la machine.

Une tragédie ordinaire brillamment écrite et c’est en cela que l’on reconnaît les grands auteurs.


• L’auteur :

David Lopez

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*David Lopez est titulaire d’un Master de Création littéraire de l’Université Paris 8. Il est emblématique d’une génération d’écrivains venue à l’écriture par des biais neufs et inattendus.

« Fief » (2017) est son premier roman.
*Source : Babelio

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