Tiens ferme ta couronne

• Le mood :

Si vous cherchez un livre OVNI, un tourbillon littéraire, un récit aussi drôle que grave et profond, vous êtes au bon endroit. Ne bougez pas.


• L’histoire :

Même s’il n’est pas cité dans ce livre, nous suivons dix ans après la sortie de Cercle (que je n’ai pas lu) les aventures du personnage de Jean Deichel, narrateur de Tiens ferme ta couronne.

Jean a écrit un scénario : « The Great Melville », un hommage immense à l’auteur de Moby Dick qui, pour lui, est le plus grand écrivain. Il mystifie sa vie et son œuvre au travers de son échec. Un incompris. Comme lui.
L’auteur nous pose la question de cette vérité de soi qui naît au cœur de l’échec. Son scenario, tout le monde en rit. Personne ne comprend pourquoi et quel intérêt il pourrait y avoir en la réalisation d’un film sur un homme qui n’aura marqué que d’un seul livre le monde littéraire de son vivant. Quel réalisateur pourrait être intéressé par un scénario qui parle d’échec, de spiritualité, de quête de l’invisible, de la vérité dans le détail que peu perçoivent ?

Ce livre célèbre la littérature et le cinéma, ce qu’il était et ce qu’il est devenu. Ce que l’industrie cinématographique en a fait. Ce qu’elle ne cherche plus à se prouver au travers d’auteurs qu’il nous faut décrypter pour les comprendre. On nous offre du facile, du bankable…

Le narrateur va donc partir en quête de Michael Cimino pour lui confier le scenario qu’il a écrit.
Une rencontre va avoir lieu à New York avec ce réalisateur mythique qui a réalisé le merveilleux Voyage au bout de l’enfer avec De Niro.

Celui-ci même qui aura connu la gloire une fois dans sa vie au travers de ce film et qui aura connu l’échec et l’oubli après La porte du Paradis. Qui mieux que lui pourrait comprendre ? Cimino est illuminé par le désert qu’a créé l’échec dans sa vie. Il a touché la grâce de la solitude et de la vérité. Le narrateur se sent proche de lui.

Pour Jean, il est de ceux qui ont « la tête mystiquement alvéolée ».  Parce qu’il a su toucher du doigt un moment de vérité, d’humanité profonde ; dans cette scène mythique où De Niro, jouant le rôle du chasseur baisse son fusil face à la proie, le cerf. Qui du cerf ou du chasseur est donc la proie ?

« Lorsqu’on entre tout seul dans un lieu public, on devient une proie. »

C’est cet instant de vérité là ; ce message universel que le narrateur recherche tel un Saint Graal durant tout le récit. J’ai beaucoup pensé à la quête de Perceval pendant ma lecture.
On nous parle ici de vérité en trame de fond, mais le personnage se cherche lui tout autant que l’amour de l’autre. Qu’un regard se pose sur lui et le comprenne. Le personnage est animé d’humanité, pourtant il se cache et n’a de cesse d’éviter le contact humain.

L’échec comme vérité de l’être.

« Car la vérité est comme le corps des déesses : elle est là et pas là — on la voit et on ne la voit pas. »

On rit de ses bizarreries, à 49 ans il vit reclus dans un studio de 20m2 à boire de la vodka en cherchant le daim blanc de la vérité dans des films. Un surtout en particulier, qu’il re-visionne plusieurs fois par jours pendant des mois : Apocalypse Now de Coppola.

« Et même si le galop s’éloigne, même si l’on entend de moins en moins son bruit, sa seule existence constitue une promesse qui continue d’agir sur notre vie. »

L’auteur évoque la solitude. La quête de la vérité dans son art au prix de la dévastation sociale. Mais le personnage se sent nourri de cette quête. Il se pose néanmoins la question de savoir si aux yeux du monde il y a une différence entre l’héroïsme de son regard hors du commun dans les films qu’il regarde et son statut de looser qui a raté sa vie.

La solitude.

« Le désert est l’aboutissement même de la vision. »

Il se réfugie dans de nombreux petits rituels : réciter des noms en formant des triangulations, mystifie certains objets de son appartement…

« Quand on survit au rite qui nous soustrait aux autres hommes, Il arrive qu’on rencontre l’abîme. »

Mais de cette rencontre à New York avec Michael Cimino, s’en suivra une suite d’aventures rocambolesques et initiatiques. Comme si le narrateur s’éveillait enfin à la vie. On navigue entre Ellis Island, un dîner en compagnie d’Isabelle Hupper, Sabbat le Damaltien de son voisin, un voisin sombre et angoissant qui a mystérieusement disparu, une nuit au Musée de la Chasse à Paris, deux moustachus étranges qui semblent le poursuivre, un serveur sosie d’Emmanuel Macron, la Déesse Diane en fil d’Ariane…

Le narrateur se met sans cesse en danger. N’est-ce pas cela qu’il recherche ? Le vertige ? Plus que de réaliser son film. N’est-ce pas juste le vertige de l’écriture, se sentir un héros du cinéma. Se sentir un des leurs, approcher la vérité de la vie, consécration de tout écrivain.

« Les étoiles ne meurent pas, elles déchirent la gorge des humains qui admirent le soleil. Il faudrait enfoncer un couteau dans la matière des journées, trancher le gras, y découper ce qui seul vous éblouit : a-t-on besoin d’autre chose que de vertige ? »


• L’extrait :

« Il me semble parfois que je me jette délibérément un sort, pour voir comment je serai capable de le briser : c’est ma manière de vivre ce roman. »


• Mon avis :

Un très grand livre. Un immense coup de cœur. J’ai trouvé beaucoup de lumière dans ce livre. Plusieurs fois, je me suis dit : « C’est fou, l’auteur touche une vérité profonde à chaque page que je tourne. »
Il réussit cet exploit de nous faire rire, de nous transporter au travers de nombreuses fulgurances. Sa poésie n’a je crois pas d’égal dans son style.
Son personnage est d’une puissance rare dans son incarnation psychologique, sa pensée est si riche.

On le sent se débattre avec ses démons. L’alcool comme un baume pour calmer ses angoisses.
J’ai aimé l’ivresse de ce livre, cette chronologie embrouillée comme l’esprit du personnage.
Je me suis demandée si ce voisin diabolique qu’on ne voit finalement jamais n’était pas comme ce miroir d’Ovide, son propre reflet du côté sombre.

Je me suis noté de nombreuses citations qui ont eu un écho profond lorsque je les ai lues, je vous les pose ici, ne sachant pas comment toutes les coudre dans mon résumé de ce livre.

Je pense que certaines peuvent se lire sans explication aucune, elles sont à prendre comme des cadeaux de l’auteur, des réflexions sur nos vies, tel un éclaireur.

« Céder sur son désir est une manière de consentir, et le consentement n’est-il pas l’ennemi de l’art ? »

« Pour la plupart des gens, la mort n’existe pas, ils perdent des amis, ils perdent un parent, ils en souffrent, mais leur propre suppression demeure lointaine : pour rien au monde ils ne voudraient visiter leur propre fosse (…) »

« Longer à pas de loup la mince cloison qui me sépare de moi-même. »

« Oui : l’eau à la bouche, tout vient de là, le monde n’existe que pour donner du désir. »

« Quelque chose échappera toujours aux humains ; et n’en finira jamais de brûler sans nous — nos désirs viennent d’une nuit lointaine. »

« Isabelle Huppert avait compris combien ce qui est fugitif est désirable (…) »

« La vérité ne fuit point les rois qui l’aiment et qui la cherchent. »

« La nervure du temps, c’était la mise à mort. »


• L’auteur :

Yannick Haenel

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*Fils de militaire, Yannick Haenel fait ses études au Prytanée national militaire de La Flèche.

À partir de 1997, il codirige la revue « Ligne de risque ». Professeur de français jusqu’en 2005, il a publié plusieurs romans, dont « Introduction à la mort française » (2001) et « Évoluer parmi les avalanches » (2003), un essai sur les tapisseries de La Dame à la licorne : « À mon seul désir » (2005).

En 2005, il a codirigé deux volumes d’entretiens : « Ligne de risque » et « Poker », entretiens avec Philippe Sollers.

En 2007, Yannick Haenel a publié dans la collection « L’infini », dirigée par Philippe Sollers, « Cercle » (éd. Gallimard), roman, qui a reçu le prix Décembre et le prix Roger Nimier.

En 2009, il reçoit le prix Interallié et le prix du roman Fnac pour « Jan Karski ».

Yannick Haenel est chroniqueur pour le magazine de littérature et de cinéma « Transfuge » depuis 2010 et à « Charlie Hebdo » depuis la reprise de la publication après les attentats de janvier 2015.

En 2017, il publie le roman « Tiens ferme ta couronne », qui est finaliste du Prix Goncourt et qui reçoit le Prix Médicis.

*Source : Babelio

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